Musée de la Résistance et de la Déportation du Cher

Carnet du maquis

Transcription d’un cahier d’écolier

Carnet de route du maquis

I. Du Sancerrois à Donzy – 1943 à Juillet 1944

Le groupe « Bayeux »

Récit du sous-lieutenant FTPF Fernand François Lesage (« Lucien »)

Formation du groupe « Bayeux » - 1943 à juillet 1944

[Août 1943 – Constitution du groupe 342, à Bué]

C’est mon ami Aimé qui, je crois, lança le premier l’idée de former un groupe de francs-tireurs avec l’aide des réfractaires du pays. Cela se comprend aisément, si l’on songe qu’Aimé était un militaire de carrière, et qu’il rêvait de se venger des mauvaises heures passées par lui en Norvège. De plus, son père était officier FTPF à Chelles, près de Paris, et il est certain qu’il avait conseillé son fils à ce sujet. J’acceptai d’enthousiasme de travailler dans un groupe armé. J’avais déjà une certaine connaissance de la question par mes relations antérieures avec des camarades de Vierzon, et j’avais procédé en 1941 et 1942 à pas mal de distributions de tracts. J’avais même collaboré à la rédaction de certains d’entre eux, ainsi qu’à leur diffusion. J’avais trouvé du matériel pour aider à ce travail, malheureusement, le S.T.O. avait tout arrêté, et j’étais resté sans aucune nouvelle de mes premiers camarades, que j’avais toutes raisons de supposer dans mon cas, c’est-à-dire ayant acquis la position de réfractaire. Aimé était un quartier-maître de la Marine de Guerre. Son bâtiment : le « Kersaint » avait sauté lors du sabordage de Toulon en 1942. Démobilisé, il revint à Paris où, peu de temps après, les boches l’envoyaient en Allemagne. Notre marin, se trompa de train, et pour cause, une adresse fournie par un ami de son père l’amena à Bué où il s’embaucha dans une scierie. Nous nous étions liés très vite, d’abord comme voisins, puis comme réfractaires. Partageant la même haine tenace de l’occupant nazi et, impatients de faire quelque chose, nous étions devenus de bons amis.

Un rendez-vous fut pris avec le père d’Aimé, dans le courant du mois d’août 1943. Les premiers maquis se formaient alors et commençaient à faire parler d’eux dans le département. Le père d’Aimé était un homme calme, pondéré, très observateur. Il nous donna d’excellents conseils et la manière de former un petit groupe actif de partisans. Il promit de nous envoyer un agent de liaison de la Seine-et-Marne, qui viendrait sur place nous aider et nous organiser. Dire que cette idée souriait à ma tante et à mes parents, serait mentir. J’avais la résolution chevillée au corps de faire quelque chose. Mais j’étais totalement démuni du soutien moral de ma famille. Cependant, je me disais, avec raison, que d’attendre les Alliés ne suffisait pas, et qu’ils nous aideraient par la suite au prorata de nos efforts en vue de la Victoire totale sur l’ennemi commun.

Vers le milieu de septembre, Aimé partit rejoindre son père pendant quelques jours. A son retour, il m’assura que tout allait bien. L’agent de liaison devait venir incessamment. Il se présenterait sous le nom de Girault. Dès lors, nous commençons à tâter le terrain autour de nous. Connaissant bien le pays, je jugeai très peu de monde susceptible de nous aider, et je passai un criblage soigné des admissibles.

Le premier qui nous rejoint, c’est Charlot, un autre réfractaire. Un bon petit gars, à la figure de fille, rose comme une pêche, aux yeux bleus comme le ciel, aux gestes et aux paroles douces sous son apparence de jouer les affranchis. Le second, le grand Louis[1], était un gaillard de 18 ans, fort comme un chêne, natif du pays, et vigneron par surcroît, ce qui ne gâtait rien, car il apportait de temps à autre quelque vieille bouteille de Sauvignon à la couleur gaie et au goût fameux. Complètement catéchisé par nous, résolument fanatique, le grand Louis devint un admirable combattant en dépit de sa jeunesse. Il se sauvait la nuit, par la fenêtre de sa chambre, pour venir nous rejoindre, afin de ne pas éveiller les soupçons de ses parents. Il rentrait au matin par la même voie. Ce manège dura longtemps avant que son père s’en fût aperçu.

Inutile de dire qu’à nous quatre, nous étions plus riches d’illusions que de moyens. Mais il n’y a que la foi qui sauve.

Une catastrophe faillit ruiner nos projets. Aimé reçoit de son père une lettre en clair, par l’intermédiaire d’un ami. Monsieur Girault venait d’être arrêté par les Allemands. Torturé par la Gestapo, il était mort sous les coups, les membres brisés, la tête éclatée.

Tout d’abord atterrés par cette nouvelle, nous réagissons vite. Je décide, coûte que coûte, de rétablir les relations avec mes anciens camarades. Je réussis à contacter par téléphone mon ami Pierre, du réseau de Vierzon, et je lui confirme notre conversation par une lettre afin qu’il soit assuré qu’il ne s’agit pas d’un piège. Le 11 octobre, Pierre arrive à bicyclette, et nous avons tous les deux une très longue conversation. J’admire, entre parenthèses, l’art habile de mon ami à cacher sa véritable identité, sa manière de changer de vêtements, de coiffure, de tête même, afin de dérouter les soupçons et les repérages toujours possibles de la part des indicateurs. Nous décidons que désormais, je l’appellerai Michel, que la boîte aux lettres se fera chez ma sœur à Mehun, et qu’elle nous transmettra toute indication par phrases convenues. En outre, Michel m’enverra un agent de liaison attitré, qui passera d’une façon régulière, portant les ordres que nous recevrons de la voie hiérarchique, et auquel nous transmettrons tous nos rapports d’activité, ainsi que nos besoins et notre effectif possible. L’agent de liaison s’occupera de nous procurer des armes, nous aurons le soin de les entretenir, de les cacher, afin de les utiliser le cas échéant. Michel ne me cache pas les grosses difficultés rencontrées pour l’armement des groupes de partisans, il me conseille de chercher, dans l’avenir, le moyen d’augmenter notre stock d’armes par des actions offensives contre les boches, sitôt que nous serons organisés militairement et convenablement entraînés. Pour cela, j’ai confiance dans l’expérience d’Aimé. Nous nous séparons enfin, après avoir convenu qu’en cas de rendez-vous, le jour fixé sur les lettres sera faux, mais la date véritable sera deux jours avant. La semaine suivante, une lettre de ma sœur m’avertit que « mon cache-nez est prêt » et qu’elle me l’enverra vendredi. Je transmets la bonne nouvelle à mes trois compagnons et nous attendons le fameux « cache-nez » avec une certaine nervosité.

C’est ainsi que je fais connaissance avec Pierre Serpault de Vierzon, plus connu dans la clandestinité sous le nom de « Petit Jules ». Il me recommande la prudence et une sélection sévère de mes hommes. « Il vaut mieux être cinq et être sûrs de vous, que d’être vingt avec les trois-quarts qui se dégonfleront à la moindre alerte. Et puis, surtout, pas de bavardages, rien ne doit être su. Je t’enverrai demain un copain avec qui tu régleras toutes les questions. Moi, je ne fais que le recrutement. Le copain fait les liaisons de la région. Arrangez-vous ensemble ».

Le lendemain, comme convenu, le camarade vint nous voir. Et le groupe de FTP est enfin constitué le soir même. Nous signons nos engagements et nous recevons un matricule. Il est entendu qu’Aimé s’occupera uniquement des questions militaires, moi, je m’occuperai spécialement des liaisons et de l’organisation intérieure du groupe. Pour les armes, nous avons ordre de nous rendre à Saint-Léger le Petit samedi soir à 8h. Au pont du canal quelqu’un nous attendra avec le mot de passe. Pour le reste, nous nous arrangerons sur place. L’agent de liaison passera me voir dans 10 jours et nous fixons un rendez-vous en dehors des yeux et des oreilles indiscrètes.

Ainsi fut formé le groupe 342 qui devait devenir plus tard le Groupe Bayeux en souvenir de la première ville de France délivrée par les Alliés.

[Novembre 1943 – Récupération d’armes et de munitions]

Un transport d’armes

Le 3 novembre, à 6 heures et demi du soir, dans le crépuscule gris et sale, nous partons individuellement vers le lieu de concentration convenu : la carrière.

Nous sommes trois, Aimé, le grand Louis et moi. Charlot malade, ne peut venir à son grand regret, tous ses vœux nous accompagnent. Il y a près de 35 km pour nous rendre à St-Léger, mais la route est bonne à partir de St-Bouize. Dans la nuit qui tombe rapidement, nous roulons assez vite, quoique nos vélos ne soient pas des engins bien neufs. A l’entrée de St-Bouize, je crève sur les silex, et nous réparons rapidement dans un bistrot connu d’Aimé. Le voyage se poursuit sans incident et sans trop de tâtonnements. En passant près du pont de La Charité, nous avons soin de vérifier qu’aucune sentinelle allemande ne monte la garde. Avec ces cocos-là, on ne sait jamais, car nous sommes munis de fausses cartes qu’il vaut mieux ne pas être obligé de montrer.

Arrivés à St-Léger en légère avance sur l’heure, nous cherchons ce fameux pont du canal, sans demander notre chemin, inutile d’attirer l’attention sur nous. Un peu plus loin, un cycliste stationné au bord du trottoir nous examine puis s’approche de nous, murmurant très bas « Cher ». C’est le mot convenu. Je lui réponds à voix basse « Nièvre ». Un large sourire, et l’inconnu me tend la main. « Bonsoir, camarade ! vous avez fait bon voyage ? » « Excellent, merci ! » « Alors, je vais vous conduire, tous les copains vous attendent, c’est gentil d’être venus à l’heure ». Nous suivons notre guide, et tout en pédalant doucement, nous voyons des silhouettes furtives derrière des pans de murs et dans le noir des cours. Les gars du maquis font bonne garde autour de nous. Sur le pont du canal, trois hommes sortent de l’ombre, la mitraillette en bandoulière et nous accueillent gentiment. Celui qui paraît être le chef a nom Marius, escorté inévitablement par son ami Olive, quoique l’un et l’autre parlent le plus pur berrichon. Mais au maquis, il ne faut s’étonner de rien.

Comprenant que nous avons un long chemin à parcourir, nos amis nous emmènent immédiatement vers le dépôt. Nous roulons dans le bois pendant un long parcours, à travers des sentiers emplis de boue épaisse et de larges flaques d’eau. A un moment, nous devons abandonner les vélos et continuer à pied, avec de la mélasse par-dessus les souliers. Il n’y fait pas bon l’hiver dans ce coin. Impossible de deviner la figure de nos amis dans cette obscurité, mais nous échangeons nos noms et prénoms et prenons contact à voix basse, tout en marchant.

Entrant dans un épais buisson d’épines noires, en contrebas du sentier, nous découvrons l’orifice d’une sorte de galerie d’assèchement maintenant inutilisée. Après plusieurs mètres parcourus à tâtons, les lampes électriques s’allument, découvrant à nos yeux une vraie caverne d’Ali Baba, remplie d’armes dont les canons brillent sous l’éclat de l’électricité. Nous sortons, les bras encombrés de fusils, de cartouches, de chargeurs, deux F.M[2]. modèle 16 en bon état nous sont adjoints, en attendant mieux. Les fusils sont un peu piqués par l’humidité, mais un bon nettoyage et un démontage sommaire en viendront à bout. Marius nous promet ultérieurement des mitraillettes et des grenades. Il nous prête en attendant deux revolvers automatiques chargés. L’installation de tout cet arsenal sur nos vélos est assez long. En plus des deux F.M, nous avons sept fusils à emporter et des boites de cartouches. Le tout est arrimé à grand renfort de courroies et de ficelles, tant sur nos machines que sur nos épaules. Marius et quelques-uns de ses gars nous accompagnent jusqu’à St-Bouize, pour nous protéger en cas de mauvaise rencontre. La route du retour se fait en silence, phares éteints, à 20 mètres les uns des autres. A l’entrée de St-Bouize, nous nous séparons, en attendant de nous revoir prochainement, du moins nous l’espérons bien.

De nouveau, après la traversée du village endormi, la route noire défile. L’obscurité est encore épaissie par la forêt qui borde le chemin de tous côtés. A un moment, Aimé, qui roule devant moi, monte sur l’accotement et se retrouve dans le fossé, jurant et sacrant par tous les tonnerres de Dieu de la marine. Grand Louis, qui marche en avant, n’a rien vu et dévale à fond de train vers Vinon. J’aide Aimé à se relever et à se dépêtrer de tous ses fusils qui le gênent. Mais il geint furieux « C’est les cartouches qui sont tombées, on peut pas les laisser là ». Autre coup dur, sa roue arrière a pris la forme d’une came en cœur dans le choc. Pestant et rageant, dans la nuit noire nous démontons le vélo, essayant de redresser la malencontreuse roue, « Cherche les cartouches, me dit Aimé, il y en a partout ». Dans l’herbe du fossé, c’est commode, mais j’en récupère une certaine quantité. Tant pis pour le reste. « Ecoute ! dis-je à mon copain, donne-moi une partie de ton matériel, je vais foncer jusqu’à Bué, et je reviendrai avec une roue de secours, tâche de faire un bout de chemin si tu peux ». Je dévale à tombeau ouvert, espérant bien retrouver Louis, qui ne peut manquer de s’inquiéter de notre absence. J’arrive à Bué sans rencontrer personne, fourbu et harassé. Je traverse le village pour aller déposer les armes à l’endroit convenu, dans une maison inhabitée appartenant à une de mes cousines. En rentrant, j’ai la surprise de trouver mon Aimé qui a réussi tant bien que mal à revenir, avec une roue affreusement voilée « j’avais l’impression de rouler sur des roues carrées » me dit Aimé dans un formidable bâillement. Il est temps d’aller nous coucher, il est 3 heures et quart du matin.

[Tensions entre résistants FTPF / BOA]

La vie du groupe continue. Régulièrement, je vois l’agent de liaison aux endroits de rendez-vous fixés. Je reçois des ordres, de l’argent à partager entre les réfractaires, des tickets et plus tard, des cartes d’alimentation. Par Michel, je reçois également des fausses cartes d’identité et de faux certificats de travail.

Le groupe a surtout une mission de renseignement importante à remplir. C’est ainsi que je transmets au responsable militaire un plan détaillé du poste de guet allemand installé à Bellechaume. La présence de chiens fit remettre pendant longtemps un coup de main qui se serait pourtant avéré fructueux par la capture d’armes et de matériel de liaison. Encore une occasion manquée, car je ne crois pas que les boches, surpris, eussent offert une bien grande résistance. Je surveille les allées et venues des troupes qui cantonnent par intermittence tant à Sancerre qu’à St-Satur. Entre-temps, j’ai engagé un bon camarade de St-Satur dont les renseignements seront très précieux contre des membres dangereux de la Gestapo. Grâce à lui, ils seront abattus quelques temps après (il s’agit de la famille Jongis, dont l’activité néfaste a été reconnue lors du procès Paoli).

Malheureusement, en dépit de nos recommandations, Aimé a bavardé un peu trop sous l’emprise du Sauvignon. Et notre présence inquiète quelques agents du B.O.A.[3]camouflés dans le village.

Pendant plusieurs semaines, c’est une lutte sourde entre eux et nous, dissimulée sous une apparente conciliation. Ils tentent de nous diviser, de diminuer notre prestige par une campagne politique anti communiste, et ils viennent même me proposer en finale de m’associer à eux, nous promettant des armes et de l’argent. Je connaissais mal à l’époque les déchirements intérieurs de la Résistance, et je m’étonnais fort de ces avances. L’un de ces agents se montrait particulièrement actif, il avait probablement peur que notre groupe exécute contre lui une mission d’espionnage, et il est enfin certain que la majorité des membres du B.C.R.A.[4] étaient anti-communistes donc contre les F.T.P.[5]

Inquiet de cet état de chose, je le signale au responsable militaire, par l’intermédiaire de mon agent de liaison. La réponse est formelle « Vous n’avez aucun ordre à recevoir d’une organisation autre que la nôtre, restez en bons termes avec Robert et ses amis, mais ne les suivez pas, ouvrez vos oreilles et vos yeux et surveillez vos paroles. Ne donnez aucun détail sur ce que vous connaissez des F.T.P. »

[Décembre 1943 : souricière à Saint-Léger]

Vers le milieu de décembre, je pars en mission à St-Léger avec Charlot. Je dois participer à une opération de nuit avec le maquis de St-Léger. Rendez-vous comme la première fois au pont du Canal, à 7h1/2 du soir. Il a neigé abondamment toute la journée, et les flocons blancs tombent toujours quand nous partons. La route couverte de neige ne nous aide pas à rouler vite. Malgré tout, nous arrivons à St-Léger avec un petit quart d’heure de retard. Personne au pont du Canal. Nous sommes les premiers. La neige a sans doute retardé les copains. Mais notre attente se prolonge indéfiniment sans rien voir. Successivement, moi et Charlot parcourons les rues du pays, dans l’espoir d’y voir quelqu’un des nôtres, mais à chaque fois nous revenons déçus. A 9 heures et demi, nous décidons de repartir, furieux et pestant contre les « autres », qui ne nous ont même pas envoyé quelqu’un pour nous avertir. Catastrophe ! en plein milieu du village, je casse mon pédalier. Je dois chercher un mécano complaisant pour exécuter la réparation. Le mécano, c’est en l’occurrence un brave vieux moustachu comme un Gaulois, qui prend bien son temps et me fait mourir d’impatience dans son atelier. Tout à la fin, le vieux Gaulois me remet enfin ma machine en bon état, et nous partons à toute allure vers le canal.

Eclairage coupé, nous enfilons le chemin de halage, quand tout-à-coup, un cri nous fait sursauter !! Halte !! Sur l’autre rive, une silhouette casquée se montre, nous en devinons d’autres pas très loin. Les G.M.R[6], filons ! Pas étonnant que les copains n’ont pas pu venir au rendez-vous. Couchés sur le cadre, nous fuyons à toute allure, et des coups de feu claquent à notre passage. Bzzin ! Celle-ci est passée bien près. Il est temps, d’autres types arrivent sur la berge que nous suivions, face à nous. C’est une fuite désordonnée à travers les champs pleins de neige craquante, tantôt courant, tantôt marchant avec les vélos sur les reins, nous cachant derrière les haies, épiant les alentours. Plusieurs fois nous entendons les coups de fusil, puis tout se tait. A minuit nous nous retrouvons à l’entrée d’Herry, crottés, mouillés, fatigués, à demi-gelés et furibonds de notre mésaventure. Tout le long du retour nous aurons des ennuis mécaniques avec nos vélos, crevant plusieurs fois sur les silex pointus des petites routes. La réparation en pleine nuit dans le vent glacé et la neige a beaucoup de charmes. Mangés de fatigue et d’émotions nous rentrons à 2 heures du matin. Bredouilles de toute opération, mais nous avons subi le baptême du feu.

[Tensions au sein de mon groupe]

Fin décembre, je décide d’aller passer deux jours chez mes parents. Voilà près d’un an que je suis parti, et les recherches contre les réfractaires à l’intérieur des villes se sont considérablement affaiblies. Rentré à Bué, j’apprends qu’une discussion sérieuse a mis aux prises Aimé et Robert. A la suite de quoi, Aimé est parti sans laisser d’adresse, abandonnant le groupe dans un désarroi sans nom. Mon retour est donc salué avec joie par mes copains. En dépit de mes démarches, je n’arrive pas à connaître le différend qui s’est élevé entre Aimé et Robert. Je suis inquiet de cette situation, et par prudence, je décide de déménager le dépôt d’armes qui, entretemps, s’est accru de quelques unités. Charlot connaît certain grenier où le matériel sera en sécurité. A la nuit noire, nous déménageons fusils et FM en les dissimulant sous nos vêtements et dans des sacs. A 11 heures ½ tout est fini, et nous pouvons partir satisfaits.

Une heure plus tard, Robert et certains indigènes du pays arrivent à leur tour à l’ancien dépôt d’armes. Ils fouillent la cave dans un but trop visible, et repartent furieux, puisqu’il ne reste plus rien, emportant la pelle et la pioche qui nous ont servi à déterrer le matériel.

De pareilles pratiques sont inqualifiables. Dans quel but ces messieurs avaient-ils l’intention de nous démunir de tout armement ? En tout cas, à la suite de cet échec, ils me firent bonne mine et se montrèrent particulièrement obligeants. Cela se comprend, car ils me craignaient, puisque j’avais des preuves de leur bonne moralité et de leurs véritables intentions. Il ne fait aucun doute que si nous les avions surpris dans la cave, nous aurions tiré sur eux sans préambule. Les bois étaient bien assez vastes pour nous cacher ensuite. Je déteste la fourberie dissimulée sous le couvert de Résistance. En dépit des protestations d’amitié de Robert et de ses acolytes, je me suis toujours tenu à l’écart de leur société, jusqu’à notre départ, les méprisant profondément. Mais je n’ai jamais pu éclaircir les motifs du départ d’Aimé.

1944

[Récupération d’explosifs en janvier 1944 – Repli du maquis de Saint-Léger dans la Nièvre – Echange de bons procédés avec « Daniel »]

Fin janvier, je reçois la visite du lieutenant « Bourdiche ». Il s’agit d’aller récupérer dans un chemin perdu quelques kilos de mélinite abandonnés en 1940 par l’Armée en déroute. Bourdiche ne possède qu’un plan sommaire des lieux et me demande de l’accompagner comme guide. Nous partons immédiatement en vélo, le chemin se trouve aux environs de Menetou-Râtel. Après quelques tâtonnements, nous trouvons enfin des pétards de mélinite enfouis sous les feuilles tombées depuis trois hivers. Quelle n’est pas notre stupéfaction de récupérer ainsi, non pas une quinzaine de kilos, mais bien près de 200 kg de mélinite abandonnée. Bourdiche jubile et se frotte les mains. Il nous est impossible d’emmener ce chargement d’explosifs avec nous. Nous revenons à la nuit, munis de sacs que nous remplissons des précieux pétards. Une camionnette viendra plus tard prendre les sacs que nous dissimulons dans des épines noires. Je garde pour mon compte personnel une vingtaine de kg d’explosifs en cas de besoin, et ils vont retrouver sous la paille du grenier les fusils et les cartouches camouflés.

Je revois assez souvent Bourdiche[7], mais je perds soudain mon agent de liaison habituel. Cette rupture est due, sans doute, au repli du maquis de St-Léger dans la Nièvre, aux environs de Donzy. Le mauvais temps, et d’abondantes chutes de neige paralysent toute communication durant février et une partie de mars. Nous restons dans l’expectative durant ces longues semaines d’hiver, ne nous retrouvant le soir à la nuit que pour nettoyer et réparer nos armes, cachés dans la cave de ma tante ou dans la maison d’un des nôtres. Début avril, je fais connaissance de camarades du groupe « Goesse », rattachés au maquis du capitaine Daniel[8]. Ils me demandent si je peux leur fournir quelques kilos de mélinite en vue d’un sabotage. J’accepte, sous condition qu’ils me fournissent en revanche des cartouches et si possible une ou deux mitraillettes. Je touche bientôt 250 cartouches de fusil, ce qui remonte sensiblement notre stock qui est assez maigre en quantité. Durant cette dernière partie de l’hiver, les opérations ont donc été assez faibles dans l’ensemble. Mais, avec le printemps, le retour des beaux jours et de la chaleur, nous attendons le débarquement avec impatience. Nous devinons que l’ère des grandes opérations va s’ouvrir pour nous. Nous allons devenir bientôt un groupe de choc.

Bourdiche m’assure que nous aurons armes et munitions en abondance au moment voulu, les parachutages se multipliant dans la Nièvre. C’est la veillée d’armes qui commence.

[Rencontre avec Roland Champenier en avril 1944 – Une distribution de tracts qui tourne mal : arrestation à Saint-Satur. Sancerre, Aubigny-sur-Nère]

Un jour d’avril, je reçois la visite de Bourdiche accompagné de Roland Champenier. Bourdiche me présente et nous discutons longuement de choses et d’autres, puis Roland sort d’un sac des paquets de tracts et des journaux invitant la population à intensifier la guerre contre les nazis sur le front intérieur. Je reçois mission de distribuer ces tracts le plus tôt possible, tant dans Sancerre que dans St-Satur. Puis nous prenons congé jusqu’à la semaine suivante.

Distribution de tracts, affaire facile. Mes premières sorties nocturnes dans Bourges, les poches gonflées des précieux papiers sont loin. En somme, c’est l’ABC du métier que nous avons à faire. Charlot, toujours fidèle au poste viendra avec nous. Un de nos nouveaux adhérents y participera également. Il s’appelle Louis, lui aussi, et nous l’appelons P’tit Louis par rapport au Grand Louis, déjà célèbre.

Louis et Charlot feront St-Satur qui est le plus long ; moi je ferai Sancerre. Départ vers 9h 1/2 du soir, nous comptons être rentrés vers 11 heures. Comme prévu, le lendemain, tout le monde est à pied d’œuvre à l’heure dite.

J’embrasse ma tante, accoutumée à ces escapades nocturnes, ainsi que ma sœur qui est venue me voir ce matin. Je glisse mon pistolet dans ma ceinture derrière moi, et mon poignard-baïonnette à portée de la main. En route ! pas de temps à perdre, car il fait clair de lune, ce qui ne nous favorise pas. Nous roulons, sans éclairage, à toute allure vers le hameau d’Amigny. Nous dévalons à tombeau ouvert la route qui serpente au flanc de la colline qui cache Chavignol. La nuit est fraîche, la lune répand une clarté laiteuse et diffuse, comme un gros globe de verre dépoli. Louis tout-à-coup s’arrête, sa roue arrière est crevée. Nous arrêtons, à notre tour. Cela bouleverse la situation. Changement de programme. J’irai faire Saint-Satur, Louis et Charlot feront Sancerre tout proche. L’opération terminée, nous nous rejoindrons ici, le premier arrivé attendra les autres. Entendu. A tout-à-l’heure. Je renfourche mon vélo et je fonce vers l’entrée de Fontenay.

Quelques cyclistes me précédant sont arrêtés au bord de la route, dans les premières maisons du pays. Je m’aperçois, un peu tard, que des boches sont en train d’examiner leurs papiers. Il y a toujours quatre ou cinq vieux vert-de-gris, le samedi, qui trainent dans ces parages. Combien de fois ne les avons-nous pas amusés, combien de sales tours ne leur avons-nous pas joué ! Je passe sans tourner la tête. « Halte !! » Je ricane à l’adresse du boche « Ta gueule Coco ! » Une autre tête de nazi sort de l’ombre et me répète « !! Halte !! » J’appuie toujours sur mes pédales. Un rauque commandement sort de la nuit, et au même instant un coup de feu claque, si près que j’ai l’impression qu’on me saisit à la nuque et que ma tête rentre dans mes épaules d’instinct. Je pousse à fond sur les manivelles, j’essuie d’autres coups de fusil, mais sans dommage. Ils tirent trop près, et je zigzague sur la route pour dérègler leur tir. Dans les fossés, dans les jardins, il y a partout des têtes casquées qui surgissent et se mettent à ma poursuite. C’est une galopade effrénée, ponctuée de cris gutturaux et de « Halte ! » retentissants. J’ai des ailes, car je me sens pris dans un piège terrible. Si je pouvais gagner le viaduc, là, je fuirais à travers les jardins et j’en suis sûr, je sèmerais mes poursuivants.

Une rafale de mitraillette crépite devant moi, fauchant plusieurs rayons de mes roues, une troupe de boches me fait face, menaçante, avec ses fusils braqués sur moi, comme le peloton d’exécution. C’est fini, les mâchoires du piège sont fermées, je suis pris. Je m’arrête, et aussitôt, les boches m’entourent. Drôle de tableau que ce civil à vélo, entouré dans la nuit par des faces patibulaires sous le lourd casque d’acier. Cependant je suis très calme, je juge la situation à froid, comme si j’assistais à la capture d’un autre. Je m’aperçois assez vite que mes Teutons ne sont pas rassurés et l’un d’eux me demande immédiatement « Monsieur ! nicht pistol ! » - Je réponds « nicht ! ». On me fouille. Mon revolver est caché dans les reins, retenu par ma ceinture. Mes boches passent dix fois à côté sans rien voir. Un autre Deutch ouvre ma musette, il plonge la main dans les tracts « Qu’est-ce que c’est ? » - « Ça, c’est papir ! journaux » - « Ah ! ya ! ya ! ». L’Allemand remet en place les papirs et referme poliment ma musette. Allons ! ça ne va pas si mal que ça. Un sergent boche arrive « Vous avez papir ! » - « Ma fois non ! je n’en ai pas » - « Où vous allez ! Monsieur ! » - « Moi ! dormir, à la maison » - « Nicht compris ! » - J’arrive à lui faire comprendre que je m’en vais me coucher. Je vois le sergent qui ébauche le geste et le mot « Raousse ! », quand, malgré tous mes efforts pour la dissimuler, son regard rencontre la pointe de mon poignard-baïonnette. « Que avez- là ? » - « Rien ! » - « Faire voir ? » - L’Allemand a compris, il s’empare du poignard et ordonne aux soldats de me garder à vue. Je comprends qu’il va chercher un officier pour lui faire part de sa découverte et statuer sur mon sort C’est gai. Les boches me mettent le long d’un jardinet, à côté de mon vélo, acculé au mur. Cependant, leur garde est assez molle, j’en profite pour faire semblant de regonfler mes pneus, et je réussis ainsi à faire disparaître le revolver dans le fossé et les tracts dans le jardin. Ouf ! une montagne de moins en cas de fouille trop serrée. Cela me rend mon assurance et je réponds avec arrogance à l’officier allemand, débarqué d’une superbe voiture « C’est à vous, cette baïonnette-là ? » - « Oui ! » - « Qu’est-ce que vous faites de ça ? » - « C’est pour le cas où je rencontrerais des terroristes. Les routes sont si mal fréquentées cette année. Alors on ne sait jamais, il y a tant de gens auxquels quelques pouces de fer feraient du bien ». – Les yeux fulgurants de rage, l’Allemand réplique : « Vous, bon terroriste ! vous suivre soldats jusqu’à la caserne, vous essayer évader, vous fusillé demain matin ». Et il remonte dans sa voiture, emportant mon arme comme un trophée. Quatre soldats m’entourent, fusils braqués sur la poitrine. En route. Je prends mon vélo et je suis mes anges gardiens. Deux kilomètres à pied, dans cette posture, nous arrivons enfin à Sancerre. Les boches occupent la caserne des gardes mobiles, mes protecteurs entrent dans la cour, à la sentinelle qui les arrête, ils répondent quelques paroles où je saisis seulement le mot « terroriste ». Je dois abandonner mon vélo, et l’on me conduit au corps de garde. Décor commun à tous les postes de garde de toutes les casernes du monde : deux soldats ronflent comme des sonneurs, étendus sur leur lit, un adjudant accoudé sur une table et à moitié endormi, le râtelier d’armes avec ses fusils, culasse ouverte. Dans une pièce voisine, j’entrevois des Allemands couchés. L’adjudant se lève, une fois de plus mes anges gardiens baragouinent dans leur langage et y mêlent le mot « terroriste » en me désignant, puis ils se retirent en claquant des talons. Le sous-officier boche me regarde longuement, avec des yeux de loup, brillants de haine et de peur, pendant ce temps, je roule une cigarette et l’allume tranquillement. Enfin, le nazi s’en va frapper à une petite porte qui donne dans la salle. Peu après entre un lieutenant, jeune et monoclé, tenue impeccable, qui me dévisage lui aussi, avec curiosité. Un terroriste, c’est donc un objet aussi extraordinaire que ça. Je lui rends un regard méprisant et dédaigneux, tout en lançant quelques bouffées vers le plafond. Il y a plus de choses dans cette scène muette que dans des paroles, toute la haine qui nous sépare se lit sur nos figures, et cependant, je vois aussi dans les yeux de mes ennemis une sorte d’admiration horrifiée. Tout de même je suis conduit dans un local pour passer la nuit. C’est très confortable, un bout de réduit où l’on place les seaux à ordures, les balais, les pelles et où l’on pousse les balayures. Le tout mesure environ 2m 10 de long sur 90 cm de large, en ôtant la place que prennent sceaux et balais, en y ajoutant un étroit banc de bois, vous aurez une idée de ma chambre à coucher. Deux autres personnages m’y rejoignent bientôt, un vieux et un jeune, tous deux sans papiers. Le vieux se débat comme un diable et tâche de se faire comprendre dans un mélange confus français-allemand. Les boches hochent la tête en riant, puis poussent le bonhomme dans le réduit sans ménagement. Nous voilà à trois dans une confortable position. Le vieux marmonne continuellement, je lui intime l’ordre de se taire et il reste là, bouche bée. Une sentinelle en arme est placée devant la porte du galetas et nous regarde avec des yeux effarés. Quelle sale histoire ! Comment sortir de là ? L’évasion me tracasse l’esprit, mais aussi j’ai peur de voir arriver Charlot et Louis encadrés de soldats. Pourvu qu’ils n’aient rien. Comment expliquer d’une façon plausible ma présence sans papiers et en armes sur une route en pleine nuit. Problème difficile. Je le tourne et le retourne dans tous les sens. J’imagine les questions des boches, quelles réponses dois-je faire ? Je dois éviter de citer des noms, même faux, enfin et surtout donner une raison de la possession d’un poignard sur moi. Au bout de deux heures, une idée subite me vient à l’esprit. Je la tourne, la retourne, la modifie, la pèse. Ça va. Je tiens une explication lumineuse qui va faire béer les Chleus. J’en ris doucement en moi-même. Mais Dieu ! que la nuit est longue ! Les heures sont lentes ! lentes ! Les minutes s’arrachent par tous petits lambeaux. A demi ankylosé sur mon bout de banc, je peux à peine changer de position, car mes genoux touchent le mur d’en face. Impossible de trouver même une sorte de somnolence, ma tête enfiévrée s’y refuse, car, maintenant, j’entrevois toute la réalité de la situation avec ses conséquences possibles : la gestapo, la prison, douze balles ou Compiègne. Mais, tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Je me dis que les boches n’auront jamais de preuves, et j’ai la conviction farouche et la volonté de sortir de là à tout prix. Le froid nous prend aux épaules, descend insidieusement le long des reins, augmenté par l’immobilité forcée.

Vers 4 heures du matin, je demande par signes télégraphiques la permission d’aller aux W.C. La sentinelle m’accompagne et reste à la porte. Tout à coup, une idée affolante me prend, je monte sur la cuvette et regarde par la fenêtre, le sol est à 50 cm du rebord. La nuit est noire, la lune s’est couchée. Je devine quand même, derrière les bâtiments muets, une porte non gardée qui donne sur la campagne. Mon cœur bat, affolé, la sueur me coule en filets sur les tempes, si j’essayais. Je suis là tenté, comme dans l’amour, quand on voudrait tant et qu’on n’ose pas. J’ai trop attendu, mon boche s’impatiente derrière la porte, l’ouvre, furieux. Il me ramène sans ménagement à mon cagibi. Néanmoins, voilà déjà un point d’acquis, si je suis encore là la nuit prochaine, je risque le coup… Les heures s’égrènent par fractions de minutes, j’ai l’illusion que ma montre retient le temps. Et pourtant, de qui demain sera-t-il fait ? Tout-de-même, il n’est pas de nuit qui ne finisse, et doucement, l’aube rosit les carreaux des fenêtres et fait pâlir l’électricité. Bientôt, un brillant soleil de printemps illumine la campagne, lançant quelques rayons, comme des flèches dorées dans notre misérable coin. La salle du poste s’anime, on enlève la sentinelle qui nous gardait, maintenant il y a tellement de soldats dans la pièce que cette précaution devient inutile. Mes deux compagnons deviennent plus bavards, et nous échangeons des impressions dénuées d’amitié sur nos gardiens. La vie de la caserne nous distrait un peu et le feldgraü nous autorise à circuler dans la salle du poste. A midi, les Chleus touchent leur repas, un quart de boule, du café qui n’a que le nom, une gamelle remplie de blé cuit où nage une tranche de viande assez semblable à une langue de chat, et six pommes de terre cuites à l’eau à demi pourries. Je suis sûr que l’oberleutnant va manger mieux que ça dans sa chambre, en tout cas, nous au maquis, nous n’en sommes pas réduits au régime du blé cuit. Pauvre Wehrmacht. Les soldats nazis nous regardent avec curiosité ou indifférence, mais nous laissent en paix. Vers 14 heures, monsieur le lieutenant apparaît, toujours gourmé et impeccable, il rectifie son monocle, tout en me regardant, pense-t-il sans doute me voir la figure ravagée de noirs pressentiments, et il s’aperçoit au contraire que je suis tout souriant. Alors, il ouvre un tiroir et sort mon poignard, il l’examine avec attention, louche sur moi, hoche la tête d’un air entendu, semble dire « ton compte est bon ». Je m’en fous d’ailleurs de ce qu’il pense. Désappointé de mon indifférence, il lance la baïonnette sur la table et rentre dans sa chambre. Dans la soirée, on vient me chercher. Le lieutenant me conduit par le bras jusqu’à la porte du poste. Dehors, à l’entrée, près de la barrière, je vois ma tante et ma sœur discuter avec les soldats. Charlot et Louis ont donc pu rejoindre. Ma sœur voudrait me faire parvenir un colis, la sentinelle la repousse. La colère soudain me prend, je me dégage de l’étreinte du boche et bondis jusqu’à la porte, deux poignes solides me saisissent aux épaules. Je résiste, fait face aux Allemands, la figure si méchante qu’ils reculent, je leur hurle « Fichez-moi la paix ! je ne suis pas un chien ! vous m’avez compris ! ». Ma sœur pleure, « mon petit loup, calme-toi, ils sont les maîtres ». – « Je m’en fous ! ils ne m’empêcheront pas de faire ce qui me plaît ». Un soldat boche prend le colis, et je reste très digne, le regard lointain, devant les Allemands stupéfiés de tant d’audace et qui grognent comme des molosses écartés par le bâton du voyageur. Je ne saurai jamais quel était le contenu du colis, l’officier se l’est fait déposer dans sa chambre. Il a dû le trouver bon. Je lui souhaite d’avoir crevé sur les routes du désastre allemand.

En fin de soirée, un mouvement se fait dans la cour. Une camionnette entre, s’arrête face au poste. Il en descend des feldgendarmes armés jusqu’aux dents. Ces gens-là viennent pour nous. Les feldgendarmes pénètrent dans la pièce. Discussion animée en allemand, on me désigne à plusieurs reprises, les regards des boches sont indescriptibles. Mes deux compagnons, quittes pour la peur, sont relâchés. Moi, je suis un gibier de choix. Les feldgendarmes arment leurs mitraillettes « Raousse ! » On me fait monter dans la camionnette avec brutalité, on y jette mon vélo comme un paquet, deux boches montent, s’installent près de l’arrière, le canon de leur arme tourné sur moi. L’un d’eux est vraiment muni par la nature d’une figure repoussante de haine et de méchanceté, l’autre, un vieux grigou sans un poil sur le crâne, les yeux abrités par d’affreuses lunettes, a l’air moins farouche. La voiture se met en route, sort de la caserne sous les ricanements des Chleus, et enfile à toute allure la route de Bourges.

Voyage sans histoire à travers ce Sancerrois que je connais si bien. Par d’innombrables détours, sur des routes poussiéreuses nous gagnons Aubigny, c’est moins mauvais que Bourges. Arrivée devant la Feldgendarmerie. On me fait descendre, mains en l’air et on m’introduit dans la tanière des loups hitlériens. En l’occurrence, la tanière est une jolie villa transformée pour le plaisir de ces messieurs.

J’entre dans un vaste bureau et l’on me fait assoir dans un confortable fauteuil de capitaliste. Des Allemands, indifférents à moi, se tiennent dans cette pièce, fumant, buvant, écrivant, lisant ou discutant dans un aimable laisser-aller. Je jette un coup d’œil circulaire sur l’ensemble de l’ameublement confortable du bureau, cependant, le plus grand mauvais goût a présidé à l’installation. C’est un mélange confus de beaux meubles de tous styles qui font ressembler la pièce à un bric-à-brac de brocanteur, on sent que des épaves volées un peu partout sont venues échouer là, suivant les hasards et l’humeur des occupants actuels. Je me regarde dans une glace grande comme ça, qui aurait mieux sa place dans le cabinet de toilette d’une coquette. J’ai vraiment l’air d’un bandit, sale, plein de poussière, échevelé, pas rasé. Tant pis, je ferai bonne contenance. Je reste assez longtemps dans ce fauteuil. Je sens le drame imminent, et je m’impatiente de voir se prolonger la situation. Enfin, un officier me fait signe de le suivre. Nous entrons dans un cabinet faisant suite au bureau. Là, deux autres officiers m’attendent ainsi que des feldgendarmes au garde-à-vous. L’interrogatoire commence. Attention ! ma tête est en jeu. Je réponds brièvement et sans longues phrases, mes juges parlant assez mal le français. Cela se prolonge terriblement, les officiers se succèdent pour m’interroger. J’affirme que je n’avais ma baïonnette que dans un but pacifique, j’explique ma présence sur la route à cette heure de la nuit par le fait que j’allais à la braconne dans les îles de la Loire, afin d’y piéger des loutres, que j’employais mon arme comme piquet de retenue des chainettes des pièges. Les boches sentent bien que je mens, mais ils n’arrivent pas à discerner la vérité dans mon discours. Ils se fâchent, menacent, voulant me faire avouer tout de go que je suis bel et bien un terroriste, et non pas un vulgaire braco, ce qui ne les intéresse pas. Je maintiens ma position et j’insiste malgré les menaces. Alors ! sur un signe, quatre soldats s’approchent, me saisissent par les épaules, m’obligent à me mettre à genou, et commencent à me frapper à coups de poings et à coups de pieds tout en me maintenant à terre. J’encaisse les coups, retenant mes cris, la figure ensanglantée, les reins meurtris, à moitié assommé, pendant que mes interrogateurs me pressent d’avouer ma véritable identité. Je fais non ! de la tête, un choc violent derrière le crâne me plonge dans le noir. Je reprends conscience, toujours entouré de mes bourreaux. Le sang m’emplit la bouche, coule de mes narines, j’ai la mâchoire en compote, la figure tuméfiée, mais je m’en moque, je ne souffre pas trop. Les questions reprennent, on me secoue, les figures sont menaçantes, mais je réaffirme et maintiens ma défense. L’officier qui dirige l’interrogatoire m’envoie deux violentes gifles à chaque fois que mes réponses ne lui plaisent pas. A la fin, il se retire, furieux « Ya ! vous avez la tête dure ! vous ! aller coucher prison ! vous réfléchirez jusqu’à demain matin !! »

Je suis dépouillé impitoyablement de tout objet personnel, on me retire mes lacets, ma ceinture, ma cravate, mon argent, ma montre. Je puis me laver la figure au robinet de la cour, l’eau fraîche me ranime. Quatre Feldgendarmes me conduisent à la prison, fusils braqués, je dois marcher au milieu d’eux, les mains à la nuque. Le spectacle doit être vraiment édifiant pour les civils. Aujourd’hui, c’est un dimanche, les rues sont pleines de gens qui goûtent le beau temps. Je fais vraiment une apparition splendide au milieu du farniente général. Les femmes me lancent des regards apitoyés ou se détournent, les hommes serrent les poings de rage. Tout le monde a compris.

La gendarmerie nationale m’accueille, un gendarme jovial et goguenard reçoit les boches. Il doit, hélas ! en voir bien d’autres, des patriotes ainsi encadrés –« Nous amenons à vous un terroriste – Gardez-le bien – Lui très méchant. Baïonnette comme ça. Pas lui donner à manger- lui pas évader ! sans quoi !!... » Mes anges gris-vert se retirent. Le brigadier me tape sur l’épaule. « toi aussi, tu es de la Résistance … ». « Heu !... ». « T’inquiètes pas, ici nous ne dirons rien, vivement qu’on les foute tous dehors, tu vois moi, mon frère est chef de maquis et j’en connais plus long que toi là-dessus. Ne t’inquiète pas, je vais aller te chercher de l’eau salée pour tes blessures. As-tu mangé quelque chose ». « Non ! rien depuis hier ». « Ça va ! je m’en occupe ».

Lavé, pansé, soigné, je fais connaissance avec ma cellule. On me couvre de couvertures pour ne pas avoir froid, et surtout, je touche un repas consistant auquel une bouteille de vin est jointe par un autre gendarme. Je dévore à belles dents. Ramassons des forces, j’en aurai besoin. Je m’endors d’un sommeil de plomb, comme celui des condamnés à mort sans doute. Le carillon argentin de l’église m’a réveillé le lendemain. Il fait si beau dehors. Vais-je rester longtemps ici ? Que se passera-t-il aujourd’hui ? C’est le 1ermai, on doit porter un brin de muguet à la boutonnière. C’est aussi la fête du travail. Pétain fera-t-il encore un discours ?

L’inquiétude doit ronger mes parents. Pourtant, j’ai bien bon moral moi. C’est tout-de-même moi le plus à plaindre. La gestapo fera-t-elle une visite domiciliaire ? Que pensent les boches de mon interrogatoire d’hier ? Nom de Dieu qu’il ferait bon se balader dans le bois embaumé par le printemps, à la recherche des clochettes blanches du muguet. La matinée se passe lentement, égrenée par le carillon de l’église.

Un gendarme m’a passé un bon casse-croûte par le guichet. J’ai à peine fini que les boches arrivent. La porte s’ouvre. « Raousse ! à l’interrogatoire ». Retour à la feldgendarmerie. Même décor qu’hier. Un civil à moustaches et cheveux blancs, vêtu d’un costume de chasse en velours, me dévisage longuement, puis reprend la lecture de la « Pariser Zeïtung » déplié sur ses genoux. C’est sûrement quelque agent de la gestapo. Aïe ! va falloir faire gaffe. On m’installe sur une chaise, au bout d’une longue table autour de laquelle des fauteuils sont disposés. Y prennent place, des officiers allemands et des feldgendarmes avec machines à écrire. La pièce est gardée militairement. Je comprends que je passe devant un vrai conseil de guerre. Le civil moustachu se lève et se place derrière moi. Il sert d’interprète et transmet mes réponses aux boches. Cela dure très, très longtemps. Se relayant toutes les heures, chicanant sur un mot, sur une phrase, les Allemands tentent de me faire couper et de me mettre en défaut. Heureusement, je conserve mon calme et garde la tête froide et lucide. Les secrétaires tapent mes réponses, il faut leur répéter plusieurs fois la même chose. Cette épreuve est aussi pénible qu’une séance de coups de poings, elle met les nerfs à bout par la répétition inconsciente des mêmes âneries, des mêmes mensonges. Tantôt les Allemands passent sur une question, tantôt ils cherchent à l’approfondir. J’ai dû dire dans cet interrogatoire, des choses inouïes, que je ne pense même pas , crache sur les Russes, vomis de Gaulle, démontrer par a+b que je suis anti-communiste, anti-religieux, anti-gaulliste, dans tout cela, ils n’arrivent plus très bien à discerner l’action terroriste que je puis mener. C’est une victoire et je sens qu’ils sont ébranlés. Finalement, on me présente un long rapport écrit en allemand, le moustachu me le traduit, il ressort de cet exposé qu’on ne peut me tenir pour maquisard, par manque de preuves, qu’une vérification de mes déclarations s’impose. Je dois signer cette feuille, mais je refuse catégoriquement de signer tout ce qui est écrit en allemand.

En dépit des menaces, des insistances mielleuses, je maintiens mon point de vue. Les boches n’insistent pas et me ramènent à la prison. Epuisé de fatigue, j’ai tenu le crachoir de 11 heures du matin à plus de 7 heures du soir, je tombe sur les planches qui servent de lit, comme une masse et m’endors presque immédiatement.

[La prison du Bordiot à Bourges]

Je suis reconduit à la Feldgendarmerie le lendemain matin. Cette fois, pas d’interrogatoire. Après une assez longue attente dans le bureau, je suis embarqué, menottes aux poignets dans un camion. Une bonne douzaine d’Allemands casqués et armés me gardent. Que puis-je bien faire pour valoir tant de présences. Avant de partir, le moustachu me prévient que l’on me conduit à Bourges « Si vous avez dit la vérité, vous serez relâché, sinon … ? » - Ben sûr ben sûr ! comme dirait Charlot. Je regarde avec mélancolie défiler le paysage familier de la forêt d’Ivoy et de Saint-Palais, le pic Montaigu, et regarde avec une pointe d’angoisse se profiler et grossir les tours de la cathédrale. Je regarde mes mains enchaînées, sales de la crasse de quatre jours, cette crasse de prison qui sera si longue à partir, ma barbe s’est allongée et me démange désagréablement, les cheveux embroussaillés, la figure crasseuse, je dois être affreux, ma mère ne me reconnaîtrait pas. Dernier stage, devant la porte de la Maison d’arrêt, le sinistre Bordiot dont les murs tristes suent encore le sang et les crimes de la Gestapo, pour nous autres qu’y avons vécu dans l’infernale angoisse du lendemain obscur. Combien de patriotes franchiront cette porte pour les abattoirs du Polygone et les puits de Guerry. Et cependant, malgré sa dureté, la vie de la prison était encore acceptable au regard de l’enfer de la rue Michel-de-Bourges, siège de la Gestapo.

Je suis d’abord versé à la cellule 88, quartier allemand. Nous ne sommes pas mêlés aux droits communs et gardés par des feldgendarmes. Ceux-ci sont à peu près acceptables, presque tous sont des vieux, Autrichiens ou Polonais. Quelques-uns sont humains et bons. Ils savent bien qu’ici, ne se trouvent ni des bandits, ni des assassins, mais la discipline les empêche de faire mieux. Dans cette cellule 88, il y a un jeune homme, arrêté sur une lettre anonyme. Il est ici depuis quinze jours. Nous faisons rapidement connaissance, en prison, se lient des amitiés qui semblent totales, un peu à la manière des passagers réunis par une longue traversée pleine de périls. René, tel est le nom de mon nouvel ami, me met à l’aise tout de suite. Il a un bon bagout, ce qui est réconfortant, il me donne de quoi me laver et ouvre ses colis comme pour un frère, m’obligeant à manger toutes les bonnes choses qu’il sort. Bientôt, René est relâché, et je reste seul dans ma cellule étroite et nue. Voilà deux semaines que je me morfonds ici, m’ennuyant prodigieusement et passant mon temps à examiner le beau ciel bleu à travers les barreaux de la fenêtre. Je connais par cœur toutes les inscriptions qui couvrent les murs. Chaque locataire occasionnel a laissé sa trace dans ce réduit, tantôt un mot d’encouragement « Espoir camarade », tantôt des cris de détresse qui fendent le cœur « Oh ! que je m’ennuie ici, que je voudrais revoir ma petite femme chérie ». D’autres fois, le copain s’est contenté de graver le nombre de jours qu’il a passé ici, une phrase brève marque son arrivée et sa sortie, un autre encore, pris d’une mystique religieuse supplie ou remercie Dieu, mais le plus souvent , ce sont des cris de vengeance, des appels à la lutte, des mots flamboyants d’énergie, « Vengez-moi ». « On les aura ». « 1918 ». « Courage les gars, tous les jours ça vient ». « Juin 40 sera vengé ». « A mort Pétain ». Une inscription est tout un roman. « William Smithson – Prisonner of war – Dieppe 1942 » et une autre encore « Peta T. interné anglais. 164 jours ici ». Pour me distraire je compte les trains chargés de chars et de troupes qui montent vers l’Atlantique et passent dans la gare proche, ou bien je prends contact avec mes voisins de cellule par le tuyau du chauffage central qui sert de téléphone. Comme diversion, les colis le jeudi, et une courte promenade le dimanche. Le lundi, les douches et le mercredi, parfois le coiffeur. Le coiffeur rase en série et en deux temps, deux mesures, vous arrache la moitié de la figure pour cent sous, il est possible de glisser une lettre pliée dans le billet. Enfin, on peut également attraper quelques bouquins déchirés et sales, toujours passionnants à lire car il manque le début ou la fin, quand ce n’est pas le milieu du roman, les titres sont suggestifs à souhait et le texte est remarquable par sa niaiserie et sa fadeur, quelques beaux livres perdus comme des perles dans du fumier, ils sont d’ailleurs offerts par la « Croix-Rouge Internationale ». Tous les jours, la prison se remplit de patriotes arrêtés, si bien qu’une belle nuit, je suis jeté dehors avec mes maigres affaires, et doit trouver un coin dans la cellule 100 déjà pleine à craquer. Avec bien des difficultés, nous arrivons à coucher douze dans une cellule de trois personnes. Au moins, là, il y a du monde et l’on peut finir par se connaître assez pour ne pas s’ennuyer. Je retrouve successivement, un petit gás de Saint-Satur Robert Joulin, et Georges Borocowitch arrêté depuis peu, il y a aussi les Gaudry, bouchers arrêtés sur dénonciation du traître Ecole, un déporté du STO, évadé d’Allemagne et repris par les boches, des ouvriers, des paysans, dont le seul crime est d’être Français, maquisards, réfractaires, résistants, sympathisants actifs, nous vivons dans une entente parfaite, la bonne humeur est de rigueur, le rire c’est la santé de l’âme. Et la vie de la prison coule sa monotonie coutumière, avec, pour changer, les exécutions matinales ou les départs vers les bagnes d’outre-Rhin. C’est ainsi que je verrai partir Robert, à l’âge de 18 ans, il ne reviendra jamais. Enfin, rarement, mais ça se voit, quelques prisonniers sont parfois relâchés. Inutile de dire qu’ils excitent bien des regards d’envie, de la jalousie, jamais. Mais après leur départ, la prison semble plus morne et plus inquiétante. En résumé, les choses se passent ainsi tous les jours :

Réveil le matin à 7 heures, on nous passe nos vêtements rendus la veille au soir. Distribution d’un quart de jus de chapeau, très très mauvais, 1kg de sucre n’en ôterait pas l’amertume.

A 10 heures, la soupe, une gamelle d’eau chaude avec quelques rondelles de rutabagas ou de carottes, parfois des poireaux, tout entiers et si mal cuits qu’on se figurerait avaler sa carte de textile. Entretemps, la figure patibulaire de Picault[9] ou la sale gueule de Paoli[10]s’encadre dans la porte « Untel » - « Présent » - « Untel » - « Présent ». « A l’interrogatoire », et la porte se ferme sur nos malheureux compagnons. Le soir, ils reviennent les reins violets de coups, à demi-morts, sous les mauvais traitements. Parfois, ils ne reviennent pas, et un boche emporte silencieusement les quelques misérables guenilles, dans un silence d’enterrement.

L’après-midi, la soupe est montée à 4h, des pommes de terre cuites à l’eau, toutes noires de pourriture, que l’on goûte quand même du bout des dents. On complète heureusement avec les colis.

A 5 heures, le couvre-feu, il faut donner ses vêtements aux Allemands, et s’étendre sur la paillasse avec une couverture qui combat bien peu la fraîcheur de la nuit et le froid du ciment.

Je retrouve plus tard, Cléry le bandit, surnommé « La Terreur » par les autres prisonniers. Ex. maquisard, Cléry s’enfuit un beau jour, et se mit à piller et rançonner les fermes. Arrêté par ses anciens camarades, ceux-ci le livrèrent à la justice française. Fusillé le 16 juin 44 par les boches, je trouve scandaleux qu’on l’ait enterré dans le carré des fusillés au cimetière militaire. Sa place n’est pas ici. D’ailleurs, n’a-t-il pas servi de mouchard aux Gestapaches pour essayer de sauver sa peau ? On le disait couramment, et il faut voir le mépris dans lequel prisonniers le tenaient. Il n’y a pas de fumée sans feu. Nous voyons arriver bientôt des renforts après les arrestations massives opérées chez Billant. Le vieux Billant[11] lui-même est mis en cellule sans douceur par les Gestapaches.

[Le siège de la Gestapo à Bourges, rue Michel-de-Bourges]

Enfin, un beau matin, Picault appelle mon nom. Je me lève, le cœur lourd, le ventre tordu d’angoisse, comme tant d’autres. « A l’interrogatoire », c’est la formule traditionnelle. « Montrez vos mains ». Clac ! les menottes. « Marchez ! ». Je marche le revolver dans les reins. Je descends les escaliers de fer. Me voilà dehors. Une voiture m’attend. Paoli en sort « Montez ! ». Je rentre dans l’auto, Paoli s’installe près de moi. Traversée de la ville, rue Moyenne, la Poste, la Gestapo. Entrée sous la grande porte cochère de l’immeuble Leiseing[12]. « Descendez ! » - « Suivez-moi ! ». De grands chiens de berger se promènent dans la cour. Leurs crocs luisent à mon approche. Je suis conduit à la cave, toujours le revolver dans les côtes. « Ne regardez pas derrière vous, sinon ! » La cave est basse, une odeur fade et écœurante y règne, Paoli m’introduit dans une étroite cellule en ciment. Bruits de verrous qui se ferment sur moi, l’électricité est éteinte, me plongeant dans le noir absolu. Les tempes me cognent, je suis glacé, et pourtant il faut que je ramasse tout mon courage, sans quoi je suis perdu. C’est sinistre ici, une peur instinctive vous saisit comme une main et se crispe à votre gorge. Ce sont sans doute les fantômes flottants des torturés qui planent à l’entour. Dieu que j’ai peur, la sueur me mouille la figure, on se dirait à la porte de l’enfer. Par degré je retrouve mon calme à mesure que l’attente se prolonge dans ce puits, et, quand le triste Paoli revient me chercher, je suis à peu près revenu à mon état normal.

Je suis introduit au premier étage dans le bureau du bandit. Vaste pièce claire, donnant sur le jardin de la poste, aux murs des photos d’Hitler et des chefs nazis les plus notoires, Goering, Himmler, Goebbels. Paoli s’installe à son bureau, me fait asseoir devant lui, derrière moi, un autre individu, un SS, épie ma figure et pose des questions en allemand, auxquelles Paoli répond dans la même langue. Les regards qu’il me lance sont dépourvus d’aménité. Hum ! ça n’est pas encourageant. Le gestapache sort un paquet de cerises d’un placard, se rassied, met les pieds sur la table, mange ses cerises en jetant négligemment les noyaux sur le tapis. Il lance enfin l’offensive en compulsant minutieusement dans les dossiers étalés devant lui. Commencé sur un ton patelin, l’interrogatoire se poursuit plus difficilement. Le visage de Paoli durcit, les questions se font plus sèches. Je défends âprement ma version d’Aubigny, mais le gestapache cherche à placer la conversation sur le plan du terrorisme et de la résistance. J’élude les questions, réponds par des sous-entendus pleins d’équivoque ou énergiquement. L'autre se fâche et il se concerte avec le boche installé derrière moi qui prend des notes sur sa machine à écrire. Je sens venir la mauvaise passe. Paoli se lève, marche sur moi. « Allons ! La vérité ! Vite ! Vous êtes un terroriste ? » - « Non ! » Clac ! une gifle, Clac ! une autre. « Vous êtes en liaison avec le maquis de la Nièvre, vous avez été pris au cours de cette liaison. C’est vrai ? » « Non » Pan ! une gifle, Paf ! une autre. « Enfin oui ou non, allez-vous parler ». « J’ai dit ce que j’avais à dire, libre à vous de le croire ou non, je ne suis pas un terroriste, vous faites erreur ». « Parle salaud ! on t’a vu » « Qui ? on m’a vu ». « Tu n’as pas de question à poser ici, compris et si tu t’obstines à cacher ton jeu, gare à toi, une fois pour toutes avoue que tu es un bandit de la Résistance ». « Je vous ai dit non, non et non, na ! que faut-il de plus. Le prouver, je ne suis pas policier moi. La résistance, je m’en fous moi de la Résistance ». Le SS s’est rapproché, un nerf de bœuf à la main, ils me saisissent par les bras, et pendant que Paoli me maintient, l’autre frappe. Je me tords de douleur et ai du mal à refouler mes larmes et mes cris. Le supplice s’accompagne d’objurgations et d’insultes où reviennent souvent les mots de « cochon et de salaud ». Fatigué sans doute, mon bourreau s’arrête, en sueur. Paoli me lâche. Je puis à peine me tenir debout, les reins me brûlent comme si un fer rouge m’était appliqué. Dans cet état, je suis reconduit à la cave. Oh ! l’affreuse nuit dans ce tombeau où je puis à peine me tourner. Des scènes affreuses se déroulent dans ce local durant les trois jours qu’on m’y laisse. On n’entend que gémissements, cris de douleur, hurlements sauvages de suppliciés, le bruit des coups sur les corps torturés, les exclamations des bourreaux. Puis, de longs silences qui coupent ces macabres bruits. Le premier jour, les cheveux vous en dressent sur la tête, ensuite on s’endure et on se bouche involontairement les oreilles pour ne pas penser à son tour prochain. Rien à manger dans cette boîte. Aussi je maigris considérablement de par les mauvais traitements, l’ennui, la faim torturante qui me ronge les entrailles, la fièvre qui me brûle le sang. Au bout de ces trois jours, un boche en civil vient me prendre. « Vous ! retourner à la prison ! réfléchir encore un peu ! Retour ici, semaine prochaine ». Bon, un sursis si on peut dire. Je remonte à la lumière, j’embarque dans la voiture. Le boche se met au volant. Descente de la rue Moyenne, arrêt place Planchat où un encombrement de voitures bloque le circuit. Dans un éclair j’ouvre doucement la portière, me lance dans la rue, et cours à toute allure vers les venelles tortueuses qui entourent l’église Notre-Dame. La surprise a été complète, ce que je prends pour une poursuite éperdue, c’est le tonnerre de mon sang qui me bat dans les tempes. Chercher quelqu’un dans une ville, c’est chercher une aiguille dans une botte de foin. Libre, je suis libre ! et pourtant je le crois à peine. Ce n’est pas possible. Et pourtant si. Trois jours plus tard, je rejoignais Bué, à la grande joie de mes camarades et de ma famille. Les boches ne savaient pas mon activité dans le pays, mais je crus prudent de cacher longtemps le secret de mon retour, le mettant sur le compte d’une levée d’écrou normale de la part de la Gestapo. Mes compagnons furent bien gentils, cherchant à me rendre la mine et la santé que j’avais perdues. Peine inutile, les alliés débarquaient presque immédiatement.

6 juin 1944

Montez de la mine,

Descendez des collines,

Camarades

Sortez de la paille !

Les fusils, la mitraille !

Les grenades … (chant des Partisans)

Les Alliés sont débarqués ! Enfin, ça y est ! Depuis le temps que cet espoir toujours déçu nous caressait, c’est un beau jour. Le soir, je vois arriver en compagnie de Charlot un Bourdiche tout rayonnant, hurlant de joie et trépignant d’impatience. Mon retour le surprend, car il ne me savait pas sorti des griffes de la Gestapo. Je suis si content que les plus mauvais souvenirs s’effacent pour laisser la place à un enthousiasme à soulever les montagnes. Nous rions, nous causons, nous nous congratulons comme dans un coup de folie. Pour un peu nous chanterions par tout le pays notre ivresse sauvage de 20 ans. Nous sommes si sûrs de la Victoire, nous savons que rien ne nous arrêtera maintenant. Il faut voir la flamme de nos yeux, l’éclat de nos visages, Ô jours glorieux de juin 44, ineffaçables dans notre souvenir.

« Enfin, c’est pour demain, nous dit Bourdiche, réunion de tous les hommes à 10 heures, toutes les armes seront sorties, elles serviront, soyez-en sûrs. Le supplément servira à armer d’autres groupes des environs qui se joignent à nous. C’est moi qui prends le commandement. Procurez-vous des vélos, à n’importe quel prix. Un copain viendra ici, il vous guidera jusqu’à l’endroit convenu, vous n’aurez qu’à le suivre. Nous logerons pour commencer près de Thauvenay, dans le bois de la Belle Fontaine. Moi je vous rejoindrai au matin ». Nous nous séparons, enfiévrés, impatients du lendemain tant attendu. Avant de quitter Charlot, je monte avertir en douce le grand Louis pour qu’il prenne ses dispositions. Il jure qu’il en sera, personne ne pourra le retenir, et il court chez lui commencer ses préparatifs.

Je passe une journée fiévreuse. J’ai averti les camarades individuellement. Malheureusement, j’aurai deux défections. Les deux frères Catroux qui sont mariés et pères de famille, hésitent à partir. Je sens bien qu’il y a là la faute des femmes. Partagés entre le désir de nous suivre et les lamentations pleurnichardes de leurs épouses, ils hésitent, indécis. Nous décidons que pour eux, il n’y a pas urgence. Qu’ils restent ici comme agents de renseignements et ravitailleurs. Je n’aime pas forcer la main des gens, et puis, ils sont assez grands pour savoir ce qu’ils veulent faire. Partout ailleurs, c’est le bouleversement. Les copains préparent leur barda de campagne. Je leur recommande de ne pas se charger inutilement d’un matériel qu’il faudra peut-être abandonner au cours d’un combat inégal. En dépit de mes conseils, chacun entasse chemises, chaussettes, vêtements, pire que pour un déménagement. Je suis sûr qu’ils seront fatigués avant quinze jours de traîner leur armoire sur les reins.

Enfin la nuit est tombée. Cette fois, je fais mes adieux définitifs à ma tante. J’ai écrit un mot à mes parents pour les avertir. Il y a toujours de la mélancolie à s’en aller ainsi vers l’inconnu de la guerre. Une sourde angoisse m’étreint maintenant, comme si j’avais peur de mon propre geste. Allons ! le sort en est jeté, les camarades m’attendent en bas pour la distribution des armes. Il faut partir, c’est l’heure, et dans la chaude nuit de juin, toute brillante d’étoiles, je m’enfuis vers le destin qui m’attend sur les routes du maquis.

8 juin 1944

[Installation du maquis à Thauvenay]

Notre camp est installé à flanc de coteau, sous les chênes et les châtaigniers qui couvrent la montagne de leurs majestueux manteaux verts. En face de nous, la Loire bleue, frangée de jaune, coule entre deux rangées de massifs boisés. Le pont de Saint-Satur, aux arches blanches, enjambe le fleuve d’un geste gracieux, et plus loin, les maisons de Pouilly s’entassent autour du clocher de l’église. Il fait chaud, il fait beau, le soleil avive les teintes et bleuit doucement les lointains.

Une vive animation règne dans le campement des partisans. Il y a tout à organiser. Il faut reformer les groupes, les encadrer, changer de matricules, distribuer convenablement l’armement encore faible dont nous disposons, il faut faire connaissance avec de nouveaux visages, mettre de l’ordre dans la vie du cantonnement. D’autres groupes venus de Saint-Satur et de Thauvenay se sont joints à nous, portant notre effectif à une trentaine environ. Notre Grand Louis est de la fête. Il s’est sauvé comme un voleur de sa ferme natale, laissant un mot à ses parents, afin d’éviter toute discussion inutile. Sacré Louis ! il a le feu sacré au ventre celui-là. Monsieur B…, le garde-chasse, assure la cuisson de tous nos aliments, sa maison est tout près de nos tentes, et il vient nous faire de fréquentes visites avec sa femme.

Bourdiche et mon ami Dédé sont partis réquisitionner une auto, absolument indispensable pour nos déplacements. Enfin, un véritable garage volant pour les vélos est camouflé sous les arbres.

Il y a avec moi, au groupe, une bonne tête de chrétien, enjouée et toujours souriante. C’est l’ami Ramuntcho, bientôt célèbre par ses boutades, ses histoires gaies, et ses chansons comiques. Nous fraternisons rapidement tous les deux, étant d’un caractère facilement gai et aimant la plaisanterie. D’autres nouveaux compagnons forment une bonne équipe avec nous, en particulier Fiche et surtout Marcel, un citoyen de Thauvenay, dont la famille sera cruellement éprouvée, dans la répression sauvage exercée par les boches sur le village quelques jours plus tard. En peu de temps, nous nous accoutumons à notre nouvelle vie, montant la garde par roulement, nous exerçant à monter et démonter nos armes, apprenant à organiser rapidement un camp et à le rendre aussi confortable que possible.

Là, ne se bornent pas nos seules activités. Dès que nous sommes en possession d’une auto, Bourdiche en profite pour visiter le chantier de jeunesse[13] de Saint-Satur. Vêtements, équipements, chaussures, ravitaillement nous tombent comme d’une corne d’abondance.

10 juin 1944

[Renfort de Malgaches]

Nous recevons des renforts sous la forme d’une trentaine de malgaches prisonniers, que nous faisons évader du camp de Saint-Satur. Les bonnes faces noires et les uniformes kaki sont bien accueillis parmi nous, et nos braves coloniaux, enfin libres, sourient de toutes leurs dents blanches à la vie retrouvée.

[Déraillement du train près des Aix-d’Angillon]

Depuis plusieurs jours, nous constatons qu’un train de matériel boche passe toutes les nuits vers 11 heures et demi en direction de Cosnes. Bien qu’il me reste encore assez de mélinite pour le faire sauter, nous devons remettre cette opération, faute de détonateurs. Pourtant, toutes les nuits, le roulement sourd du convoi monte de la vallée jusque vers nos tentes. Un beau matin, pourtant, après une discussion animée, nous condamnons le train à dérailler. « Puisque nous ne pouvons agir à l’explosif, nous ferons le sabotage à la clé » déclare Bourdiche.

Un plan est aussitôt étudié en ce sens. Je reçois l’ordre de partir à la nuit avec Charlot, nous visiterons les coffres d’outillage des petites gares qui parsèment la ligne. Il faut, coûte que coûte, que nous trouvions les clés et les pinces nécessaires au travail. Un camarade nous suggère d’aller faire un tour à la maisonnette de la garde-barrière de Vinon. Les fils de la garde-barrière travaillent à la voie et pourraient nous être utiles, car ils sont des nôtres.

A la nuit noire, nous partons avec Charlot. La visite en règle de la gare de Thauvenay ne nous donne rien. Nous prenons la piste de la ligne de chemin de fer, qui passe en remblai à cet endroit, et nous filons vers la maisonnette en prenant garde de ne pas tomber, car la nuit est noire comme de l’encre.

Il y a un rai de lumière jaune qui filtre à travers les volets de la cuisine. Nous frappons à la porte. « Qui est là ? » « Résistance ! » « Entrez les gás[14], la porte vous est ouverte ». Une grosse matrone souriante nous ouvre l’huis, et nous introduit dans la pièce. Mise au courant de notre désir, elle trouve la chose toute naturelle « J’vas réveiller les gás et vous faire du café, car la nuit est ben fraîche ». Les deux garçons, à moitié endormis, ébouriffés, jubilent à la pensée de participer à un sabotage. Ils nous fourniront tout l’outillage nécessaire, tout sera prêt demain et si nous le voulons bien, ils demandent à venir avec nous, ils ont l’habitude de ce travail, et n’est-ce pas, ça ira plus vite.

Nous prenons congé de nos nouveaux amis pour regagner la tiédeur de notre nid d’aigle perché dans le bois. Cependant, nous devons nous cacher à l’approche du fameux train de minuit. Dissimulés dans un bouchon d’épines noires, nous regardons défiler les wagons pleins de munitions aux portes timbrées de la « Deutch Reichbann ». « Attends ! mon vieux ! ton compte est bon. Rendez-vous demain et à nous deux !

Bourdiche choisit un emplacement assez loin du maquis. Inutile de donner lieu à des recherches contre nous. Le déraillement aura lieu près des Aix-d’Angillon à 20 km d’ici environ. Dix hommes sont désignés pour participer à l’attentat, avec les deux cheminots nous seront 12, ce qui fera assez de viande dans la voiture. Je suis dans le coup, à ma grande joie. Le départ aura lieu à la tombée de la nuit. A l’heure dite, la soupe avalée en vitesse, je bondis sous ma tente afin de m’équiper rapidement. Je retrouve toute la compagnie, et nous nous mettons en marche vers l’auto, accompagnés des regards d’envie et des souhaits de ceux qui restent.

L’auto bondit sur la route, à 90 à l’heure, assis sur une aile, le phare entre les jambes, je goûte délicieusement la vitesse. Fouetté par le vent froid de la course, j’ai envie de chanter tout en serrant la crosse de mon fusil. Après une demi-heure de route, la voiture suit une allée forestière, ralentit, et s’arrête dans une clairière. « Tout le monde en bas !» Dédé, le chauffeur, un vieux du groupe de Bué, reste à son volant, l’arme à la bretelle. Nous ramassons les outils, et nous descendons vers la ligne du chemin de fer, dont les rails brillent en contre-bas dans la tranchée. Au travail, maintenant. Deux hommes nous gardent, le fusil à la main, contre toutes mauvaises surprises. Aux tire-fonds ! les gás ! dépêchons-nous. Il y a de ces sales bêtes qui ne veulent pas se décoller sous l’effort de la clé. « Viens dévisser les éclisses avec moi, me dit Ramuntcho, toi qu’es mécano dans le civil, ça te connaît ». Nous sommes bientôt en sueur, et nous ne tardons pas à tomber le blouson. Mais l’ouvrage avance lentement. Ce n’est pas une petite affaire de déboulonner 100m. de rail. Ah ! voici un côté de fini, à l’autre maintenant. Chacun tape dur, ruisselant, prenant à peine le temps de souffler car le temps passe, il est bientôt 11 heures du soir. Dépêchons ! Dépêchons ! souffle Bourdiche. Le second rail déboulonné, il faut faire riper l’ensemble avec des pinces. Oh ! Ferme ! Oh ! Ferme ! Ça y est. Ouf ! Respirons un peu en admirant l’ouvrage terminé. Nous ramassons les clés tirefonds, les pinces et tout l’attirail, et nous remontons la pente de la tranchée.

L’attente est longue. Nous regardons, inquiets, l’aiguille narquoise tourner dans le cadran de la montre.

L’oreille tendue vers la gare des Aix, nous épions le moindre bruit. Seul, le battement du sang dans nos artères enfiévrées répond à notre attente. Tout-à-coup, plus de doute possible, c’est lui. Le halètement de la machine est nettement distinct, et le grondement du train en marche grossit de minute en minute. Le convoi traverse la gare, il s’approche, dans la courbe on voit apparaître les feux de la locomotive, crachant feu et fumée, tel un dragon des contes de fées. Le train enfile la tranchée. « Nom de Dieu ! s’exclame un gás, c’est un express ! » C’est juste, ce n’est pas le convoi attendu. Allons-nous échouer, et causer la mort de civils français. L’angoisse d’une erreur nous saisit à la gorge. Mais non ! le train est plein de boches. Dieu soit loué ! Et soudain ! une chose terrible arrive. La machine se dresse comme un cheval de carrousel, elle se bute sur le talus arrachant tout sur son passage, puis se couche comme une bête blessée dans un bruit de bielles brisées et de vapeur lâchée, entraînant avec elle les premiers wagons qui s’écrasent en accordéon, dans un bruit de catastrophe. Des hurlements de douleur sortent de là-dessous, et les feldgraü bondissent des voitures intactes. Bourdiche nous fait signe « En route ! En avant ! Dépêchez-vous ! » Les oreilles encore emplies du bruit des wagons brisés, je regagne ma place sur mon aile de voiture. Retour sans incident jusqu’au camp. Et le lendemain, les journaux titrent en gros caractères :

« Une bande de terroristes font dérailler un train près des Aix d’Angillon ». Et naturellement, vomissent ces stipendiés de De gaulle qui obéissent à l’étranger. Le communiqué des FTP du mois de juin 44, publie : « Près des Aix d’Angillon, un de nos groupes fait dérailler un convoi militaire allemand ».

[Alerte aux avions]

12 juin 1944.

Nous changeons l’emplacement de notre campement le lendemain du déraillement. A cet endroit le bois est épais, si touffu même, que nous hésitons pour en retrouver les abords. A peine installés, dans l’après-midi, des guetteurs nous signalent des avions de chasse nazis volant bas et se dirigeant vers nous. Il n’y a aucun officier au camp. Bourdiche est sorti avec la voiture pour une course lointaine dans la Nièvre. Alerte ! aux avions ! c’est après nous qu’ils en ont, car ils rasent les arbres dans un carrousel vrombissant, plein de menaces. J’ordonne de rentrer tout le matériel qui traine dehors, et aux hommes de se dissimuler le plus possible. Les fusils sont chargés en balles explosives et incendiaires. S’ils ouvrent le feu sur nous, nous tirerons tous ceux qui voleront bas. Durant plus d’une heure, les avions à croix noires tournent, allant, venant, dans un chassé-croisé peu réjouissant. A tout instant, je m’attends au sifflement des torpilles ou au miaulement des grenades lancées en chapelets. A plusieurs reprises, pourtant, ils survolent l’emplacement que nous occupons, mais les branchages touffus qui couvrent les tentes nous sauvent la vie, à cette hauteur le mimétisme doit être parfait. La nuit amène la fin de notre angoisse, les oiseaux de proie prennent de la hauteur et s’éloignent vers Avord. Cela laisse présager une attaque imminente. Nos Malgaches sont particulièrement inquiets, à cause surtout de notre déficience en armement, et nous avons beaucoup de mal à calmer leurs appréhensions.

[Départ vers Donzy dans la Nièvre - Réception d’un parachutage d’armes]

Le retour de Bourdiche, accompagné de Roland Champenier, ramène le calme. Mis au courant, Bourdiche sourit et nous dit que ça n’a pas d’importance, car nous partons pour Donzy rejoindre le camp de Roland. Il y a justement un parachutage pour nous cette nuit, et nous serons équipés à neuf demain matin.

L’ordre est aussitôt donné d’abattre les tentes, de préparer les paquetages, de former les groupes. La nuit tombe rapidement. Deux colonnes se forment : une colonne cycliste, une colonne à pied. Certains copains n’ont pas de vélo, ils partiront avec les noirs, et ils garderont une partie des fusils. Roland promet des autos pour aller les chercher, dès la Loire franchie. Je pars en tête de la colonne cycliste, avec Charlot et Guy, le jeune frère de Bourdiche, qui est venu nous rejoindre, n’y tenant plus de rester inactif. Au petit jour, nous traversons Sainte-Colombe, puis prenant la route de Donzy, nous arrivons au poste de garde du campement de Roland. Au-dessus de nous, le ronflement puissant de deux avions anglais qui viennent de terminer le parachutage, nous émeut profondément. Continuellement, des tractions et des camionnettes pleines d’armes et de containers, viennent déposer dans la clairière leur précieux chargement. Ce spectacle m’enchante, et le bois s’emplit d’une bonne odeur de vernis et de peinture fraîche qui flatte agréablement les narines. De grands containers carrés contiennent des vêtements, des chaussures, des couvertures, tout cela Made in England ou Made in U-S-A. Les noirs rient de plaisir en voyant ces piles de fusils, de F-M, de mitraillettes, qui s’entassent autour d’eux, accompagnées de caisses pleines de cartouches et de grenades. Les parachutes multicolores sont aussi l’objet de bien des convoitises. Roland nous en livre un, et il est bientôt déchiqueté en foulards qui entourent tous les cous en dépit de la chaleur estivale. Nous ne sentons même plus la fatigue du voyage, et une nuit d’insomnie, nous sommes heureux comme des gosses lâchés dans un magasin de jouets une veille de Noël.

Le soir, distribution équitable entre les groupes des armes venues du ciel et des équipements. Chaque groupe reçoit un F-M, sauf celui de Charlot qui touche un bazooka et des bombes. C’est un objet nouveau pour nous, ce tuyau de poêle qui lance des projectiles à l’allure de torpilles d’avion. Il va bientôt nous servir et prouver son efficacité, tant sur les autos que sur les maisons pleines de « C’hleus ». La distribution est complétée par les vivres, du tabac, du chocolat, et un joli poste de radio sur ondes courtes, avec son casque écouteur.

A la nuit nous partons occuper l’emplacement qui nous est assigné de l’autre côté de la route de Donzy, près d’une coupe de bois. Nous devons passer la nuit, couchés à même la terre, enveloppés dans nos couvertures, car il est trop tard pour songer à établir un cantonnement dans l’obscurité.

[Le campement]

Notre camp a pris l’allure d’un vrai village de toile. Il rappelle par son aspect les cirques qui plantaient fièrement leurs chapiteaux sur les places, aux temps bénis d’avant-guerre. Il y a une allée centrale, large d’un bon mètre, qui se divise en autant d’allées latérales qu’il y a de tentes.

Tout d’abord, on voit la cuisine, l’endroit sacré, royaume du gros Marcel et de son cuistot malgache, le dénommé Alfred. Continuellement, les fourneaux, construits avec des containers, fument comme des cheminées. On entend grésiller la friture et crépiter la flamme. Le gros Marcel jure et tempête, une mèche blonde dans les yeux et un torchon sale autour du cou, pendant qu’Alfred tourne les sauces, armé d’une énorme louche qui ressemble à une pelle. Le gros Marcel veille jalousement sur son beurre et son sucre, c’est lui qui en a le débit et, dame, gare aux resquilleurs, son soulier ferré s’enfonce magistralement dans le postérieur de l’intrus venu chiner un produit défendu.

Près de la cuisine, de l’autre côté de l’allée, il y a ce que nous appelons pompeusement le restaurant. Tables et bancs rustiques fournis par la nature elle-même, l’ensemble a une petite allure de guinguette au bord de l’eau.

Quittant ces lieux délectables, emplis de l’odeur de la fumée et de l’arôme subtil du rata qui mijote, nous trouvons à droite, le marabout des Malgaches. On dirait une case venue directement de Madagascar pour échouer près de Donzy. Le caporal Jean-Claude, fin, propre et distingué, fait régner l’ordre dans son domaine. Il a parfois bien des déboires avec Paul, un bon cœur mais une mauvaise tête de Malgache. Près de l’entrée, Joseph démonte et nettoie son F-M, il est très fier de son arme, et la soigne comme une personne, il fait montre de ses connaissances à son pourvoyeur et à son chargeur qui écoutent avec complaisance l’exposé de Joseph en son langage en « ramona ». Laissant les Malgaches, voici la tente de Bourdiche. Elle est souvent vide, car le chef est généralement absent une grande partie de la journée. Pourtant, c’est là que se trouvent le poste de radio, et les munitions, ainsi que le « Plastic ». C’est en somme le magasin du détachement. Ensuite, c’est la tente de Charlot, il a pris du grade le Charlot, il est passé chef du groupe « Cherbourg » et il a gardé le grand Louis avec lui. Enfin, dernière de toutes, voilà la tente du fameux groupe Bayeux, mon bon vieux groupe Bayeux. Ah ! on la reconnaît de loin notre tente, un endroit où l’on chahute dans une atmosphère de saine camaraderie, même sous les blagues les plus osées. D’abord, pour confortable, notre marabout est confortable. Chez nous, au groupe, on aime ses petites aises, pas vrai ! Et si les autres n’ont que deux couvertures, il y a belle lurette que tout le monde ici, en a quatre. En plus de moi, de Ramuntcho et de Mickey (Marcel Mollet), il y a un élément rigolo sans le savoir. C’est le somnambule. Un drôle de corps, celui-là, qui nous a amusés plus d’une fois par sa bêtise lourde, à la grande joie aussi de Justin, dit Gueule de Singe ou Fernandel, à cause de sa mâchoire proéminente. Gueule de Singe a, de plus, la spécialité de raccommoder tous les vêtements et de recoudre tous les boutons des soldats du groupe, c’est pourquoi, sans doute, il se trouve lui-même mal vêtu et tout déchiré. Quant à l’ami Ramuntcho, bouif[15] de son état, dans le civil, il passe ses loisirs à fabriquer des cartouchières ou des étuis à revolver pour tout le monde, dans des rouleaux de cuir que lui apporte Roland dans ses randonnées. Mais chez nous, la discipline militaire reste stricte. Dans le service, la garde, et le nettoyage des armes sont scrupuleusement observés et ne donnent lieu à aucune critique. Alternativement, les groupes sont désignés pour participer aux opérations, de cette façon, il n’y a ni critique, ni jalousie. Et voilà, un jour poussant l’autre, la vie se déroule dans le maquis, saine et enivrante, car elle nous rend à nous-mêmes, heureux de nous retrouver au sein de la vaste et belle forêt.

[Embuscade à l’orée de la forêt de Donzy]

25 juin 1944

Un incident vient troubler la vie du détachement. Un soi-disant officier de marine, gardé à vue dans l’un des cantonnements de Roland, s’est enfui, emportant avec lui les papiers du camp. L’alarme a été donnée tard dans la soirée.

Des recherches sont immédiatement entreprises. J’accompagne Roland jusqu’à Donzy et nous ratons le bonhomme de quelques minutes. Un camion allemand l’a emmené en direction de Cosnes. Retour au camp, bredouilles, mais dépités et vaguement inquiets. Roland se montre optimiste et hausse les épaules de nos ennuis, mais Bourdiche, plus prudent, décide de mettre tout notre détachement en embuscade depuis l’orée de la forêt de Donzy jusque vers le camp.

Il fait nuit noire et il pleut à torrents lorsque nous partons prendre position. Le groupe Bayeux participe à la construction de deux barrages en traverses de chemin de fer en travers de la route. Derrière le plus éloigné, le bazooka se met en position, appuyé par le FM malgache. Nous nous échelonnons tout le long du côté droit de la route, si les boches se jettent à gauche, ils recevront le feu du camp de Roland alerté par la fusillade. Etendus derrière les arbres, à 10 m. les uns des autres, nous attendons. Le bruit de la pluie sur les feuilles et le vent qui souffle dans les branches troublent seuls le silence L’humidité, insidieuse, nous transperce sous les minces vêtements qui nous couvrent. La plupart des gás n’ont pas de ciré et l’eau dégouline de toutes les feuilles qui n’offrent qu’un précaire abri. Bourdiche passe derrière nous de temps à autre et constate qu’en dépit des conditions atmosphériques défavorables, le moral tient bon. L’attente du jour est longue. Trois heures du matin ! Toujours rien et le vent continue de nous envoyer des rafales d’eau dans la figure. Le somnambule calcule ses possibilités de tir à côté de moi, et Ramuntcho de l’autre côté me fait de petits signaux d’amitié. A la longue, je m’assoupis un peu, à moitié gelé et les jambes endolories par la prostration forcée. Vers cinq heures, des lueurs vagues et sales annoncent le jour naissant. Tout-à-coup, je vois un mouvement dans la ligne vague formée par les partisans embusqués, et presque immédiatement, une rafale de F-M éveille tout le monde. Coups de fusils, coups de mitraillettes crépitent en avant de nous, en arrière, des lueurs rapides, des traînées de lumière brève. Ce sont les traçantes qui sifflent leur grincement de guêpe. Les boches sont arrivés, ils sont tombés dans le piège tendu. Un coup de bazooka met hors de combat la puissante voiture de tête, remplie d’officiers. Bourdiche nous fait signe de franchir la route pour prendre les boches de flanc. En Avant !! D’un bond, nous sommes de l’autre côté, évitant de justesse une grenade. Nous nous enfonçons sous les arbres, courant le long de la route, évitant les branches humides qui nous entravent. A 50 mètres des boches, nous ouvrons le feu à la mitraillette, pendant que le F-M malgache qui s’est mis carrément en batterie en plein sur le goudron de la route, tire sans arrêt. Les camions allemands font demi-tour à toute allure. Quelques Ch’leus s’enfuient à travers champs. Et voilà les gás à Roland qui débouchent à leur tour, rapidement mis en alerte. Bébert[16] se met en position avec sa mitrailleuse et salue de quelques rafales finales les derniers Allemands. C’est fini ! Il est six heures et demie du matin. La pluie a cessé et le jour complètement levé nous retrouve autour des débris laissés par les boches : fusils abandonnés, casques, cartouchières, grenades, toiles de tente. La voiture à demi-détruite par le bazooka est pillée de fond en comble de son contenu. Pour ma part, je me saisis d’un superbe appareil photo made in Germany et des plans d’Etat-Major que je remets à Bourdiche. Nous rentrons au cantonnement prendre un repas bien gagné, les boches ne reviendront pas aujourd’hui se frotter à la forêt de Donzy.

[L’attaque du train entre Cosnes et Nevers]

26 juin 1944

Le lendemain de ce coup d’éclat, Bourdiche nous réunit et décide d’emmener une dizaine des nôtres tendre une embuscade sur la voie de chemin de fer de Cosnes à Nevers. Le groupe Bayeux y participe en ma personne, le bazooka est de la fête et le F-M malgache aussi. Notre vieux Dédé nous pilotera au volant de sa traction vers le lieu de notre exploit.

Je révise soigneusement la mitraillette et l’équipement et, comme le ciel est plutôt gris, je me prépare une sorte de manteau dans une « couvrante » anglaise. Salué des bénédictions ironiques des copains du groupe, je pars vers le « garage », sitôt la soupe avalée. Le moteur ronfle. Péniblement, nous prenons place dans la voiture, ou plutôt nous nous entassons, emboîtés les uns dans les autres. Je suis assis sur les pieds d’un copain, pendant que la crosse du F-M me taraude les côtes. Ça ne fait rien ! La route est belle et nous chantons à gueule que veux-tu. Après environ 35 minutes de trajet, nous suivons un moment la « Route Bleue », puis nous coupons par une petite route qui serpente à travers bois vers la Loire. Une carrière désaffectée à peu de distance de la route nous voit mettre pied à terre. La nuit est complètement tombée, mais la lune fait descendre une clarté diffuse et laiteuse à travers les nuages. En file indienne, nous descendons la pente boisée qui mène vers la ligne du chemin de fer située en contrebas. Tout le monde est souriant, et l’âme sereine nous invite à lancer des plaisanteries gaies pour des gens qui viennent ici faire la guerre. Nous nous arrêtons dans une coupe de l’année dernière. Des cordes de bois, sagement alignées, semblent n’avoir été faites que pour nous servir de casemates. La coupe a parfaitement dégagé les vues, et le léger couvert qui reste suffit à nous protéger. A une trentaine de mètres de la voie du chemin de fer, nous prenons nos dispositions de combat. Le F-M battra la ligne et la plage de la Loire, le bazooka devra endommager suffisamment la locomotive pour l’obliger à s’arrêter. Au signal, tout le monde remontera vers la carrière en vitesse. Et voilà ! Dans ce métier, il faut toujours savoir attendre. La patience est une vertu militaire. A l’affût, tels des tigres, nous attendons la proie, et parfois, aussi, le boche manque le rendez-vous, tout est à refaire. En attendant, les cigarettes s’allument, petites lueurs tremblotantes sur le fond sombre du décor. Assis sur une souche abandonnée, je respire l’air frais chargé des senteurs du bois, mélange complexe d’odeurs de terre mouillée, de champignons, de feuilles mortes auquel se mêle parfois la senteur froide de la Loire et des sables proches. Des plaques argentées nous indiquent le lit du fleuve, bordé de bancs de sable blond, et dans le lointain, les tours de Sancerre se profilent en noir sur un nuage éclairé par le croissant de Diane[17].

Dix heures ! Onze heures ! nous sommes toujours là. Pourtant ! des trains pleins de boches ont été signalés sur cette diable de ligne. Est-ce que d’autres copains ne nous auraient pas soufflé « le travail » ?

Minuit ! Une heure ! Comme tout est calme. Les petits villages dorment depuis longtemps. Invinciblement, on songe au creux moelleux de l’oreiller, à la douceur des lits dans les maisons bien closes. Hum ! pas le moment de s’apitoyer ici ! Serrons la crosse luisante de l’arme, songeons un instant que nous sommes considérés comme des « héros » magnifiques, et pensons qu’il est simple d’être un héros si cette expression plaît aux froussards, vous savez, ces gens qui fredonnent « Ce sont ceux du maquis !...» mais qui n’y mettraient pas le pied pour un coup de canon. Allons ! ça va mieux ! Et puis dans quelques semaines, nous pensons bien que tout sera rentré dans l’ordre. Attention ! Ouvrez vos oreilles les gás ! N’est-ce pas un train qui produit ce léger roulement, n’est-ce pas un reste d’orage sur les monts du Morvan, ou bien une illusion de nos cerveaux tendus où le sang bat si fort ? Non ! C’est bien un convoi qui approche. Par moments, la lueur du foyer s’accroche dans les nuages en traînées brusques et sanglantes.

Branle-bas de combat ! A vos postes et visez bien ! Ah ! ces dernières minutes, cette tension du corps et de l’esprit, ce tremblement nerveux qui précède l’action et qui ne cessera qu’aux premiers coups de feu. Chacun se tient crispé, faisant corps avec les tas de rondins trop bien alignés, visant déjà la voie ferrée, impatient de déchirer ce silence étouffant et obsédant. Vise bien surtout ! recommande Bourdiche à l’homme du bazouka qui ajuste ses lunettes de mica et prend la ligne de mire vers la légère courbe de la voie ferrée. Le halètement de la machine s’amplifie, on distingue la cohorte des wagons de marchandises et des plates-formes où s’allonge le museau fin des mitrailleuses et des canons. BzzzRaoûm !!! Le bazooka vient d’ouvrir le feu. Immédiatement, le chargeur place une autre torpille, un second coup part à quelques secondes d’intervalle. La machine est à 100 mètres de nous. Deux lueurs fauves !! Deux coups de tonnerre !! La chaudière crevée disparaît dans un nuage de vapeur blanche et sifflante qui bondit en panaches bientôt noircis par la fumée des explosions et du charbon. Le train continue une course aveugle dans la nuit, avant de s’arrêter, et nous devons le suivre un moment à la course. Les boches hurlent dans les wagons, et ils commencent à sauter sur le ballast à la grande joie du Malgache qui commence à en arroser quelques-uns. Les mitraillettes se joignent à lui, pendant qu’accroupi derrière un tronc, je dégoupille les grenades que je passe au grand Louis. Le grand Louis en balance quatre à la file sur les grappes de boches encore éberlués et qui ne réalisent pas. Par exemple, ceux des mitrailleuses réalisent tout de suite et ouvrent à leur tour un tir d’enfer sur le bois. Canons de 37 FLAK, jumelés, hurlent sans arrêt et des sifflements prometteurs de danger nous frôlent par moments les oreilles. A la carrière ! Vite ! En Route ! En Route ! Nous ne nous le faisons pas répéter deux fois, ça chauffe dur maintenant, et Frizou essaie de nous envelopper, la surprise passée. Bondissant de troncs en troncs, nous aplatissant le plus possible, nous regagnons notre base de départ. Embarquement éclair dans la voiture qui démarre dans un bruit de moteur d’avion, à temps d’ailleurs, les premiers Allemands débouchant dans la carrière et salués par quelques rafales tirées des portières. Une grenade explose derrière nous, trop tard Vert de Gris ! Tu repasseras demain ! Ouf ! on peut respirer un peu maintenant. Et le cœur des voix reprend le refrain célèbre pendant que l’auto file vers Donzy.

Ce sont ceux du maquis !

Ceux de la Résistance …

[Branle-bas de combat pour la bataille de Donzy]

1er juillet 1944

Villarnault près Donzy

Enveloppé dans la tiédeur des couvertures, je dors à poings fermés. Depuis quelques jours, une impression de sécurité trompeuse nous donnait une sorte d’assurance et de croyance à l’invulnérabilité. Aussi la vie du camp ressemblait-elle assez à la vie de caserne, en ôtant l’ennui et les fastidieux exercices en honneur dans l’ancienne armée. Dans ces belles forêts, par cet éclatant soleil, comment ne pas avoir un visage riant et une confiance gaie dans notre destinée. Donc, je dormais avec la quiétude du petit enfant, quand, tout-à-coup, quelqu’un m’a secoué durement. Je pensai qu’il s’agissait encore des crises nerveuses de Guy. Aussi, je grognai une injure et me retournai sans ouvrir les yeux. La voix familière de mon cher Ramuntcho me dressa d’un bond. Il me crie, la figure enflammée, les yeux brillants « Debout ! vieux ! les boches attaquent !! ». Je bredouille quelques mots sans suite et quelques injures bien senties à l’adresse des Frizous qui ont le toupet de venir nous déhotter du lit si bon matin. Je lance les couvertures en l’air, et rapidement je m’habille. Sous notre marabout, formé par un parachute, c’est un bourdonnement de ruche en action. Les lueurs blafardes de l’aube sont combattues par la lumière jaunâtre de la bougie fichée dans son goulot de bouteille. Quelques invectives, des jurons volent comme des balles « Zut ! mes godasses j’peux pas les lacer, tu te mets en plein d’vant la pétrelle ». Un autre gémit « Mon casque ? Où qu’y’a mon casque N.de D. ». Je boucle mon ceinturon, assure mes cartouchières d’un coup de rein et saisissant ma vieille Stein, je sors dehors aux nouvelles. Grande effervescence dans tous les cantonnements. Tout le monde rit et se montre heureux comme s’il s’agissait d’aller à la fête. Attention de ne pas servir de pipe aux boches. Les ordres arrivent. Les chefs de groupe réunissent leurs hommes en grande tenue de combat. Je fais l’appel avec Ramuntcho. Tout le monde est au complet. A côté, Charlot tempête et gueule après ses types qui n’en finissent pas « Allons le groupe Cherbourg magnez-vous un peu ! nous sommes les derniers ! Grouillez-vous, quoi ! Allons ! le macaroni[18], tu cireras tes godasses dehors, et que ça saute ! »

Bourdiche approche et nous passe les consignes, ainsi que les dernières nouvelles. Il y a au moins 2 000 boches avec des chars, bien décidés d’anéantir le maquis. Il s’agit de la fameuses division « Das Reich », les incendiaires d’Oradour[19]. Ça promet. Y’aura d’la casse, et une impatience fébrile nous fait trépigner sur place. Devant l’impossibilité de tenir tête à tant d’ennemis, nous décidons de replier, en retardant l’avance boche par tous les moyens. Mon groupe, le groupe Bayeux, est désigné pour faire partie de la colonne de couverture. Ça, ça me plaît, au moins nous aurons peut-être de beaux accrochages. Et d’abord, je partirai en reconnaissance jusqu’à la route de Châteauneuf, avec Fiche et deux Malgaches. Et maintenant, on distribue toutes les munitions qui restent. J’emplis ma musette de cartouches, je touche des grenades en supplément et deux Gammons pour les chars. Aïe !! en voilà un poids à traîner. Je laisse mon sac, je le prendrai en revenant, et nous voilà en route pour notre patrouille. Nous traversons le camp en ébullition et gagnons le bas de la colline. Dans la petite vallée où aboutit la route de Villarnault, les quelques fermes éparses ont pris un air de deuil. Rapidement, les paysans entassent sur les charriots à bœufs le pauvre trésor familial. Des femmes pleurent au milieu des volailles liées par paires, des gamins braillent de peur, et les hommes silencieux et sombres conduisent leurs attelages, pressant leur petit monde, car le boche est à moins de 800 m d’ici. Des guetteurs nous disent que des blindés sont signalés dans Villarnault, et que les boches les accompagnent. Nous coupons à travers champs, et nous prenons un sentier qui serpente entre deux rangées de haies vives. Dissimulés aux vues, nous rejoignons le bois à travers lequel, déployés en tirailleurs, nous avançons lentement et avec précautions. La route est atteinte sans incident. Rien à signaler. L’herbe, humide de rosée, brille au soleil des feux de millions de diamants, les grandes fougères dégouttent sur nous au passage. Nous décidons de rester un moment, dissimulés sous le couvert, et d’observer la route tout en fumant une cigarette. Et soudain ! le claquement sec du F-M déchire le silence de la nature et la paix profonde des bois. Bientôt le tacota des mitraillettes se joint au F-M et les coups plus déchirants des fusils anglais percent par instants. Cela se passe derrière nous. Je donne ordre de replier avec précautions sur nos bases de départ. Pendant ce temps, les rafales crépitent, diminuent, reprennent. Enfin nous rejoignons le sentier entre ses haies vives, à travers champs, quelques boches s’enfuient. Une reconnaissance nazie tombée sur nos avant-postes et prise au piège. Un de mes malgaches allume un hitlérien, qui, dans un blé se demandait sans doute ce qu’il devait faire. Le nazi tourne sur lui-même et s’écroule, touché. Ce grand singe noir de Joseph rit de toutes ses petites dents blanches et cruelles. Les rafales s’apaisent et s’arrêtent, rendant plus lourd le silence. Je rejoins les avant-postes, et là, j’admire quelques Chleus, percés comme des écumoires, qui gisent dans le fossé, avec leur side-car culbuté à côté. Déjà, les cadavres sont déchaussés et fouillés, les dépouilles des vaincus tombent aux mains des vainqueurs, comme dans les combats de l’Iliade. Après cet incident, tout le monde repart vers le camp. Inutile de s’attarder ici, Frizou va venir venger ses copains, il n’y a qu’à s’en aller pour rendre compte à Roland de ce que nous avons vu.

Retour au camp, je suis désigné avec quelques autres pour protéger l’arrière de ma colonne. Je m’installe à la lisière du bois, avec le bazooka et je prépare mes « gammons » en cas d’incident. Il fait chaud, et le soleil qui monte, tape dur sous mon casque. J’ai de grosses gouttes de sueur. Je fume nerveusement cigarette sur cigarette tout en commentant les événements et en prêtant l’oreille aux bruits qui montent de la vallée. C’est Michel[20] qui va commander la colonne, l’autre sera commandée par Roland. J’aime bien Michel, c’est un gás sympathique et de sang-froid, toujours gai et de bonne humeur. Il forme ses hommes en rang sous les arbres pendant que nous montons la garde. On entend les chefs de groupe appeler leurs hommes et les disposer. Vers midi, la colonne se met en route. Avec mes cinq camarades, nous la suivons de loin. Les moteurs des chars vrombissent au loin. Frizou approche, il doit se déployer derrière les blindés qui montent vers nous. Quelques éclaireurs arrivent en courant. Ils nous disent que les boches saccagent dans Villarnault, et que des colonnes investissent le bois. Sûr qu’il y aura du pétard avant ce soir. Ce n’est pas le moment de s’immobiliser ici. Notre mission est terminée. En route pour rejoindre les nôtres.

Trop tard pour aller chercher mon sac. Tant pis, il restera, j’en ai bien assez à traîner pour un combat, je remonterai ma garde-robe plus tard. En passant dans le camp à Vidocq[21], nous faisons un saut aux cuisines, et à la hâte nous avalons ce qui nous tombe sous la main. Je fourre un bout de pain dans une de mes musettes et je plonge dans le bois à la suite des copains. Après une vingtaine de minutes de marche, nous rejoignons la colonne qui faisait la pause en contre-bas dans un sentier étroit. Je retrouve mes braves du groupe Bayeux et surtout mon frère d’armes Ramuntcho qui est tout heureux de me revoir. Au commandement, nous repartons. Ramuntcho est derrière moi, et nous échangeons de multiples clins d’œil et des sourires d’encouragement. Nos patrouilles sont actives et vigilantes, tournant autour de nous pour dépister le boche. Mais notre marche est lente et coupée de fréquents arrêts pour contacter les patrouilleurs. Les hommes sont silencieux et abrutis par la chaleur étouffante. Avec Ramuntcho, nous ramenons la gaité dans les rangs par toutes sortes de lazzis et de remarques d’un goût peut-être douteux, mais qui portent à rire. Semblable à un serpent, la colonne s’étire lentement à travers bois et prés, se dissimulant sous les couverts, l’œil et l’oreille aux aguets lorsque nous arrivons dans un endroit dangereux. Une station plus prolongée dans un blé vert permet à Michel de faire une distribution supplémentaire de tabac, accompagnée d’encouragements et de remontrances. Nouveau départ. Nouvel arrêt près d’une ferme. Les fermiers remplissent au puits de grands seaux d’eau fraîche qui coule comme une bénédiction dans l’incendie de nos gorges. J’arrive à force de palabres à me procurer une bouteille de marc. L’eau-de-vie me fouette le sang et les nerfs. Des bras se tendent vers moi, je leur abandonne la bouteille, qu’ils se débrouillent. Michel siffle et lance de grands coups de gueule pour obliger les gás à se reformer convenablement et rapidement. Soudain, des coups sourds éclatent sur la gauche, et des panaches de fumée noire bondissent au-dessus du bois. Hum ! ça sent le nazi. Tout le monde se met en route, l’air inquiet et soupçonneux. De la fumée monte toujours. Nous marchons dans une sorte de chemin creux, bordé d’arbres et de haies vives sur la gauche, un escarpement de terre nous dissimule sur la droite, dominé par une colline chauve où, seuls, quelques chênes rabougris et souffreteux poussent à regret. Brusquement, une rafale sèche et brève rompt le silence, puis une autre, encore une autre. Les balles sifflent dans les arbres et coupent les petites branches avant de piquer dans les champs. Bizarre effet des premiers coups de feu que l’on reçoit, surtout quand on ne voit pas l’ennemi et qu’il vous tire comme des lapins. Première réaction, tout le monde se colle à terre. Puis, ensuite, on cherche d’où viennent les coups. C’est un F-M caché dans les broussailles de droite qui nous a allumés. Joseph, le F -M malgache, après un rapide coup d’œil, se met en batterie et tire une rafale sur les boches, Paul et Jean-Claude ouvrent le feu au fusil. L’Allemand riposte. De minute en minute la fusillade crépite, de plus en plus nourrie. Brusquement, nous sommes salués par de nouvelles balles qui nous arrivent de gauche, et les Allemands nous lancent aussi des minnens[22] qui miaulent et pètent brutalement. Un feu violent s’abat sur nous, et nous nous aplatissons sous les traçantes et les explosives qui arrivent de partout en piaulant leur sifflement de mort. Déjà des copains sont tombés. Morts. Les boches sont là, tout près, derrière cette haie, face à nous. Michel crie « Face à gauche ! Derrière la haie ! Ouvrez le feu !! Repli tout doucement en maintenant le feu et le contact !! ». La résistance s’organise. A plat ventre, la mitraillette bien en place sur une petite branche, je tire par rafales longues sur tout ce qui me paraît louche devant moi.

De temps à autre, nous reculons et reprenons position à quelques pas avant de rouvrir le feu. La soif me déchire la gorge, la poudre m’énerve, et les gestes deviennent tous instinctifs, s’arrêter, se coucher, tirer, éviter les balles, nous faisons ces gestes machinalement sans penser. La fureur du combat ne s’apaise pas, car les boches installés dans une ferme, tirent sur nous à la mitrailleuse. Heureusement ! il y a les bazookas. En voilà deux qui prennent position près de moi. Ils visent la ferme. Attention ! reculez-vous ! Feu ! bzzzaoum !! Les torpilles[23] éclatent en plein dans la maison. Il y a un écroulement à la suite des explosions. Et de rire. On leur a fermé la gueule ce coup-ci. Cependant, les boches doivent perdre du monde, et aussi de leur sûreté : leur tir se dérègle et diminue considérablement en puissance. Cela nous permet d’achever notre repli sans trop de dégâts. Au bout du chemin, je retrouve Ramuntcho qui place un nouveau chargeur sur sa mitraillette. « Alors ça va ! », « Bien sûr que ça va, qu’est-ce qu’ils ont dû déguster, ils ne tirent même plus à présent ». Je garnis rapidement mes chargeurs vides, vérifie et replace mes musettes, lance un coup d’œil au mécanisme de ma Stein. Arrive Charlot, blanc comme un suaire Nous lui tapons sur l’épaule « Ben quoi, t’as les chocottes ! t’as mal au ventre » ?? Bientôt nous connaissons la vraie raison de son émotion, le père de Roland a été tué, une balle dans la gorge. Ça, c’est une perte très dure, et nous sentons déjà le vide que son absence va causer dans nos rangs. Brutalement, nous nous secouons. Nom d’un chien, la journée n’est pas finie, et il y a encore du boche à descendre. Nous reformons le groupe Bayeux. Un miracle, personne ne manque à l’appel. A nous, maintenant. Nous préparons la contre-attaque, car aucun doute, nous sommes encerclés et étroitement. Il faut sortir de là ce soir, sinon ça sera grave. Nous quittons le chemin et montons prendre position sur une crête boisée qui domine la route vers Bondieuze et la plaine. Je vois Roland plusieurs fois. Il est affreusement pâle, mais ne perd pas son sang-froid. Il sait que la vie de 150 des nôtres est en jeu dans cette affaire. Et nous voilà enfin en position, à la lisière est du bois, guettant la plaine et la colline qui nous fait face. Joseph le F-M malgache est à ma gauche, Paul et Jean-Claude sont à ma droite. C’est drôle, nous nous retrouvons encore une fois ensemble. Jean-Claude me sourit, il est très fier, et ressemble presque à un soldat d’estampe avec ses habits kaki si propres et son béret crânement penché en arrière. Derrière, le groupe Bayeux au grand complet est prêt à tout. Ah ! voilà que la forêt retentit encore du bruit de la fusillade. Une patrouille de chez nous, encerclée, se débat. Pendant près de 40 minutes, la forêt roule comme un orage. Les copains parviendront à passer et à nous rejoindre. Mais, méfiance, Fritz doit être tout près. J’allume une cigarette tout en contemplant le paysage lumineux, baigné par le chaud soleil de juillet. Les blés, encore verts, frémissent dans la plaine en de longues houles, les fermes éparses ressemblent à des jouets en bois tant le soleil les fait paraître vernissées et comme neuves. Plus près, la forêt déroule ses vastes frondaisons jusqu’à l’horizon en suivant les croupes des monts du Morvan. Les oiseaux chantent, ignorant la guerre et les peines des hommes. Mais une sorte de joie me gonfle le cœur à regarder la terre de France, ne vaut-elle pas que nous soyons là où nous sommes, pour la défendre. Une brusque variation dans le paysage me tire en sursaut de mes réflexions. Il me semble avoir vu une silhouette se déplacer d’un bond, là-bas, en face, à la lisière du bois qui couronne la colline. Je regarde intensément pendant une ou deux minutes. Rien. Si, je ne me suis pas trompé, quelqu’un est bien sorti du bois et rampe dans les blés. C’est très loin et très imprécis. J’observe à la jumelle. Pas de doute, c’est bien un boche. Et pour confirmer, d’autres silhouettes sortent et bondissent hors du bois. J’alerte aussitôt Roland qui se trouve à une cinquantaine de mètres de mon observatoire, il me dit d’avertir les F-M le long de la ligne en leur désignant l’objectif. Maintenant, de nombreux Allemands sortent du bois et avancent à travers les blés, face à nous.

C’est l’attaque, et nous attendons de pied ferme qu’ils soient à bonne portée. A 800 mètres les F-M ouvrent le feu et ravagent parmi les nazis. Surpris, ceux-ci se couchent et rampent lentement. Bébert les arrose à son tour à la mitrailleuse, et à mesure qu’ils s’approchent les fusils anglais entrent dans la danse. A travers les vallons boisés, la fusillade roule et gronde comme des coups de tonnerre. Les SS, désemparés, aplatis au sol, ripostent à peine. Ils sont exposés à notre tir, comme de vraies cibles, et à tous les coups on gagne. Des rires nerveux nous secouent, chacun son tour d’encaisser. Devant l’impossibilité de nous approcher, les Allemands s’infiltrent sur la gauche, et tout-à-coup, ils débouchent dans le bois. Un corps à corps acharné s’engage. Le premier assaut des boches nous cause des pertes et crée un moment de flottement. Ils nous arrosent de grenades et de minnens. Je me réfugie derrière un chêne, accroupi, et je tire sur tous les habits verts qui passent à bonne portée. Une grenade tombe sur le F-M malgache. Joseph est tué et Alfred le pourvoyeur a le bras gauche déchiqueté. Jean-Claude s’effondre, la face en sang. Tué. Une sorte de frénésie nous saisit, mélange de rage et de colère. Roland hurle dans la mêlée « A la grenade !! En avant ! ». A leur tour les boches reculent, laissant de nombreux morts sur le terrain. Dans mon secteur, par contre, ils s’accrochent et nous canardent à plein. Puis, ils se lancent sur nous de nouveau. Je balance plusieurs grenades, et j’envoie aussi une Gammon dont la violente explosion les surprend. De nouveau, les nazis refluent en désordre devant la contre-attaque des partisans. Il y a de la confusion dans les rangs allemands. C’est le moment ou jamais de percer. Rapidement, nous nous reformons, et d’un seul élan, nous attaquons en hurlant comme des forcenés. Nous passons, sous un feu violent de l’ennemi, culbutant tout ce qui barre le chemin, des camarades tombent, « En avant ! Sus aux boches ! ». Et les partisans passent. Les boches ont perdu la partie.

[Bataille de Donzy, la retraite]

Nous nous enfonçons sous les couverts de la forêt complice, poursuivis par le miaulement des balles et le fracas de la bataille. Puis, les coups de feu diminuent, et cessent tout à fait au bout d’un moment.

Nous marchons toujours, à la recherche d’un gite de nuit, caché et profond, telles les bêtes sauvages. La nuit tombe doucement, le crépuscule verse sa cendre fine sur le ciel éteint. La fièvre nous martèle le crâne, la soif ardente nous brûle, nous sommes las, déchirés, saignants, mais vainqueurs. Arrêt dans le bois, pour faire la pause et nous compter. Nous avons perdu la colonne principale, partie plus à gauche. Nous sommes une trentaine environ, des jeunes, des très jeunes, et aussi des vieux briscards de la guerre 14-18. A l’unanimité, nous donnons le commandement à l’un d’entre eux. La retraite continue à travers la forêt, nous marchons comme des automates, évitant les branches basses qui vous giflent et vous cinglent durement au passage. Nous installons notre bivouac dans une dépression abritée. Triste cantonnement. Pas de feu, pas d’eau, rien à manger. Les sentinelles prennent leur poste pendant que nous étendons nos corps las sur un matelas de cailloux et de branches cassées qui tapissent le sol. Tout le monde a l’air éteint, mais le moral reste excellent. J’ai ma culotte toute déchirée, et le talon gauche qui saigne par suite d’un ricochet de balle qui m’a proprement coupé la talonnette de mon soulier. Ramuntcho se panse la main gauche où des éclats de grenade lui ont fait des estafilades cruelles. Chacun se soigne comme il peut et aide son voisin à fixer les pansements anglais autour des blessures. Je songe alors au maigre bout de pain qui traîne au fond de ma musette à cartouches. Coupé en trois, il n’y a pas de grosses parts, mais enfin c’est mieux que rien, et pour sûr que les meilleurs gâteaux ne valent pas ce que nous mangeons en ce moment. Le froid descend rapidement, je regrette mes couvertures, abandonnées au camp ce matin. Tant pis je vais essayer de dormir. Hélas ! Il fait si froid dans ce lugubre vallon, qu’il est impossible de fermer l’œil. Je n’arrive qu’à une somnolence inquiète, coupée de brusques réveils en sursaut, car les boches tirent sur les bois, et des reflets roses d’incendie illuminent le ciel profond et noir. Enfin ! la pique du jour nous ramène à la vie. Chacun se lève, s’ébroue, se hâte de refaire son paquetage, d’assurer ses cartouchières, de vérifier le fonctionnement de ses armes. En route ! La petite colonne repart, étouffant ses pas, épiant de tous côtés, à la recherche de Roland et des autres copains. Dans la soirée, exténués, mais contents, nous retrouvons enfin nos camarades. Le repli des forces du maquis s’effectue en bon ordre vers Prémery. La bataille d’anéantissement du maquis de Donzy est terminée, onze des nôtres y ont trouvé la mort, mais 174 hitlériens restent sur le terrain, l’ennemi laisse des centaines de blessés, les SS ont payé Oradour sur le sol de la Nièvre.

2 novembre 1946

Donzy (Nièvre) 1er juillet 1944 : combat et massacre : https://fusilles-40-44.maitron.fr/spip.php?article241175

« Les Francs-Tireurs et Partisans Français du groupement Cher et Nièvre dans la bataille de la Libération » / Pierre Demongeot. – pp.201-240

Film « La bataille du rail »

Objet :

- le poêle du musée

- Bazooka

- Poste de radio biscuit

- Container

- FM

- Munitions

- Plastic

- Stein

- Gammon

- Pansements anglais

- Musette à cartouches

- Fusil anglais Bren

- Communiqué FTP de juin 1944

[1]Caporal FTP Anourhi, Louis Gérard

[2]Fusil mitrailleur

[3]Bureau des Opérations Aériennes.

[4]Bureau central de renseignements et d'action : service de renseignement et d'actions clandestines de la France Libre à Londres.

[5]Francs-Tireurs et Partisans Français : mouvement de résistance proche du parti communiste.

[6]Groupe Mobile de Réserve : policiers engagés dans la lutte contre les maquis.

[7]Jean Vairaux dit “Bourdiche”

[8]André Lemaire dit « Capitaine Daniel »

[9]Roger Picault dit « Rissler », agent français infiltrant les mouvements de Résistance pour le compte de la Gestapo

[10]Pierre-Mary Paoli, tortionnaire français au service de la Gestapo

[11]Louis Billant, propriétaire d’une usine de munitions réquisitionnée par les Allemands.

[12]L'immeuble Leiseing a été construit en 1930 pour la Société anonyme Jacob Leiseing, entrepreneur de travaux public. L'immeuble de la rue Michel-de-Bourges, siège de l'entreprise, fut réquisitionné par les autorités allemandes en 1942 et devint le quartier général de la Gestapo dans le Cher.

[13]Service civil obligatoire remplaçant le service militaire entre 1940 et 1944.

[14]Gars en berrichon.

[15] cordonnier

[16]« Bébert » : Léon Wasik

[17] Le croissant de lune pointant vers le bas est traditionnellement associé à Diane chasseresse, la déesse de l'antiquité.

[18]Italien

[19]Massacre d’Oradour-sur-Glane : 10 juin 1944

[20]Max Thenon

[21]André Ragout

[22]Obus de mortier ( ?)

[23]Le terme exact est « roquette »

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