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La répression dans le Cher et l’Indre par le régime de Vichy, entre 1940 et 1944.

Le mercredi 17 novembre 2010, dans le cadre d’une journée d’information et de travail sur le CNRD 2010-2011, Jean-Louis Laubry, professeur à l"IUFM de Châteauroux, a proposé une synthèse sur la répression menée par les autorités de Vichy : périodisation, acteurs, actions.

Préambule : dans le Cher, les archives sont très abondantes sur la répression entre 1940 et 1944.

Introduction : les termes du sujet.

1940-1944 : unité chronologique de la période. Il faudrait toutefois s’intéresser à la période 1939-1940, notamment pour la répression des actions menées par les communistes.

La répression : ici, au sens de répression d’ordre politique.
Action coercitive, en réponse à une action.
Mais aussi « « envers des suspects.
« « « par rapport à une action envisagée.

La Lettre de la Fondation de la Résistance, rédigée dans le cadre du CNRD 2010, y inclut l’intimidation et les représailles. (N° 62, septembre 2010).

Le sujet n’inclut pas la persécution.

Eléments de définition du sujet :

Au départ, un décideur : l’Etat.
Des acteurs : l’Etat se sert d’un appareil répressif. Qui contribue aussi à informer l’Etat.
L’action répressive : des formes différentes.
La répression s’exerce contre la Résistance.

Qu’est-ce que la Résistance ?

François Marcot distingue 3 cercles :
1er cercle : des personnes qui appartiennent à des organisations de résistance.
2e cercle : des individus qui font des actes de résistance, mais elles n’appartiennent pas à des organisations.
3e cercle : les victimes de représailles. Ce qui peut prêter à discussion.

Avoir à l’esprit le contexte général : guerre, prisonniers, STO. Aussi l’évolution de l’opinion publique sur la période.

La Résistance peut essayer d’agir sur les décideurs : ex : tentative d’attentat dans la Nièvre contre Marcel Déat.
Ou sur les acteurs : nombreuses lettres envoyées par la Résistance aux gendarmes, aux policiers…

Par ailleurs, les occupants allemands peuvent aussi agir sur l’Etat français et sur la Résistance.

Cher nord : le nord du Cher, c’est-à-dire la zone occupée.
Cher sud : le sud du département, c’est-à-dire la zone sud, la zone dite "libre", qui dépend de Vichy.

I. La répression en zone occupée, 1940-1942 : la zone nord du Cher.

Contexte : l’occupation allemande.
Dés juin 1940, l’opinion publique est très différente de la zone sud, très sensible à l’occupation allemande.

1. Les décideurs et l’appareil répressif.

Le pouvoir préfectoral est essentiel dans la répression menée par Vichy.
Les préfets ont des pouvoirs étendus (loi du 23 décembre 1940).
De plus, Vichy crée les préfets de région, secondés par un intendant régional de police (loi du 19 avril 1941).

Les forces policières principales sont des polices municipales (pas au sens contemporain), c’est-à-dire avec des agents recrutés localement, payés par la mairie. Seul le commissaire de police est un fonctionnaire d’Etat.
Chiffres : en 1941, environ 60 policiers à Bourges et environ 20 à Vierzon, soit pas plus qu’en 1939.

Au niveau régional, il y a les services de police judiciaire.
Pour le Cher nord : basés à Orléans. Pour le Cher sud, à Limoges.

Enfin, il existe aussi une police « nationale », compétente sur tout le territoire du pays.

La gendarmerie couvre les zones rurales, dans une grande proximité avec les habitants.

Sous l’occupation, il existe en outre quelques organisations qui ont un rôle de police.

2. Les formes diverses de répression.

Idée générale : les suspects, pas forcément résistants, sont l’objet de sanctions.

La surveillance est très grande envers les militants syndicaux, les communistes ou considérés comme tel.
Les listes, détruites en 1940 sont reconstituées, et les suspects peuvent subir des perquisitions : ex : à Mehun sur Yèvre, à Foecy, le 13 novembre 1940, 13 perquisitions sont menées, voulues par le préfet. La police recherche des tracts.

La répression administrative est une arme pour les préfets, qui utilisent les interdictions de séjour, les assignations à résidence, l’internement en centre surveillé.
Ainsi, en août 1941, dans le Cher nord, 19 décisions d’internement sont prises contre des militants communistes : suite à l’invasion de l’URSS par l’Allemagne. 21 perquisitions sont menées.

La répression administrative peut s’exercer contre des suspects : ex : à Vierzon, suite à une distribution de tracts, la police interne des communistes, sur simple suspicion.
Cela peut se produire pour le simple fait d’avoir prononcé de « mauvaises » paroles.

La répression judiciaire : elle relève des tribunaux correctionnels.

A partir de 1941, Vichy durcit sa législation, par la création des sections spéciales auprès des cours d’appel (loi du 14 août 1941).
Ex : la juridiction de celle de Bourges s’étend sur le Cher et sur la Nièvre. Elle est active entre le 4-9-41 et le 20-5-44 (112 personnes jugées).
Distribuer « de la propagande communiste » peut amener un an de prison.

La saisine des sections spéciales est rétroactive : les frères Bernagoult, de Mehun sur Yèvre, sont jugés le 28-3-42 pour des faits datant des 14 et 15 avril 1940 : distribution de tracts !
Les personnes condamnées sont transférées dans les prisons centrales de Melun ou de Fresnes, ou internées à Rouillé, dans la Vienne.

Dans ses travaux, Jacqueline Viollet (1) montre qu’en 1944, les peines sont de moins en moins lourdes : c’est vraisemblablement lié à la crainte des magistrats devant l’évolution du conflit…

3. Les cibles.

Tous ceux qui ne sont pas « de bons Français », et tous ceux qui peuvent s’opposer à Vichy.
Dans le Cher, ce sont avant tout les communistes, contre lesquels la répression se renforce dans la 2e moitié de l’année 1941.

II. La répression en zone non-occupée 1940-1942.

1. Les acteurs.

L’administration préfectorale, comme en zone nord.
L’armée. Son rôle est indirect, mais il existe.
Le 1er régiment d’infanterie est basé à Saint-Amand-Montrond. Affecté dans le Cher après l’armistice, il est chargé de garder la ligne de démarcation. (2)

Il existe un Bureau des Menées Antinationales (BMA) à Châteauroux. Son rôle est de faire la chasse aux ennemis.
C’est-à-dire les gaullistes, les communistes, et….d’éventuels espions allemands !
Le BMA ne se déplace jamais lui-même : il passe par le préfet pour demander une enquête aux forces de police.
Remarque : que sont devenues les archives du BMA ? En partie cachées, en partie détruites ? Elles n’apparaissent pas dans les inventaires…

Certaines associations contribuent à la répression : ex : la Légion Française des Combattants. Pétainiste, elle a pour mission de surveiller la population.
Les effectifs sont nombreux, car, vu qu’elle est la seule association d’anciens combattants acceptée, beaucoup d’anciens combattants y sont passés quasi automatiquement.

En 1942, elle se dote d’un Service d’Ordre Légionnaire, dirigé par Joseph Darnand, noyau de la future milice.
(Avec uniformes, défilés…Le SOL joue déjà le rôle de force supplétive).

2. Les acteurs : la police et la gendarmerie.

La police : elle est très présente dans le sud du Cher et dans l’Indre, à cause de la ligne de démarcation et des nombreux franchissements clandestins.

Elle est en grande partie réformée à partir d’avril 1941, qui voit la création de la police nationale sous sa forme actuelle : la police est étatisée, et ses effectifs explosent.
Ex : dans l’Indre en 1939 : 39 policiers ; ce chiffre est multiplié par 10 fin 1942.
Saint Amand-Montrond : on passe de 9 policiers en 1940 à 19 en 1944.

Certains policiers « municipaux » ne sont pas intégrés à la nouvelle police : à Vierzon, 50 % sont refusés ! (Au regard du passé municipal communiste…).

Les services sont alors réorganisés :
-  Sécurité publique.
-  Renseignements généraux.
-  Police judiciaire.

Des écoles régionales de police sont créées, où la moyenne d’âge du personnel recruté, policiers de base ou inspecteurs, est basse : 20-30 ans.

Ainsi que les GMR, Groupes Mobiles de Réserve, ancêtres des CRS. Le GMR Berry est basé à Argenton sur Creuse (200 policiers).

Enfin, la gendarmerie est présente, comme au nord du Cher.

3. L’action répressive : voulue par Vichy, elle est importante, poussée.

D’abord par le repérage des suspects, auquel participent les autorités municipales : il existe des listes de suspects aux Archives du Cher, avec des appréciations.
Ex : la liste des communistes-ou supposés tels- du canton de Saulzais le Potier.

Ensuite, Vichy multiplie les internements.
Les nouveaux internés rejoignent les internés de 1939-1940, qui n’ont pas été libérés.
Ce sont pour beaucoup des communistes, le Cher étant vraiment marqué au fer rouge de ce point de vue !

Les arrestations peuvent se faire pour de simples paroles (ex : un pharmacien de Saint Benoit du Saulx, dans l’Indre, arrêté pour avoir dit, lors d’une altercation : « Vive de Gaulle, Pétain, j’m’en fous ».
Jugé, il prend 10 000 francs d’amende et 3 mois de prison avec sursis).

Plus gravement, de jeunes militants du PC sont arrêtés par le commissaire de police de Châteauroux après avoir été repérés par le BMA. Ils sont jugés par une section spéciale du tribunal militaire de Riom, et condamnés à mort.

Dans le domaine de la justice, il existe, comme avant-guerre, les tribunaux correctionnels, et les tribunaux militaires, qui continuent de fonctionner : exemple, à Vierzon, un jeune repéré et jugé pour « mauvais esprit » aux chantiers de jeunesse.

III. La répression dans le cadre de la collaboration, 1942-43.

1. Contexte : le 20 avril 1942, Pierre Laval revient au pouvoir. Il impulse un élan nouveau à la collaboration, et développe la collaboration policière.

René Bousquet rencontre Heydrich et Oberg.

Enjeu : Vichy veut récupérer le contrôle de la police en zone nord : il s’agit d’un enjeu de légitimité.
Conséquence : Vichy met la police et la gendarmerie au service des Allemands, elles vont opérer des rafles contre les juifs et des actions contre la Résistance.
Ce qui arrange les Allemands, qui n’ont pas les effectifs pour opérer eux-mêmes avec efficacité…

Concrètement, un GMR est créé à Orléans. Les polices de Vierzon et Bourges sont étatisées.

Le principe de la transmission des informations entre Vichy et les Allemands est désormais acquis.

2. Comment évolue l’action répressive ?

Paradoxalement, elle diminue au niveau local, alors qu’il y a plus d’hommes.
Mais le relais est pris par les polices régionales : les polices de sûreté, ex-polices judiciaires.
Cher-nord : celle d’Orléans.
Cher-sud : celle de Limoges.
Globalement, les interventions se « professionnalisent ».

Par ailleurs, Laval freine l’internement administratif en camps. Beaucoup d’internés sont relâchés (contre engagement de cesser toute activité)…mais certains sont arrêtés à la sortie du camp par les Allemands.
Et les internements administratifs sont remplacés par l’action judiciaire.

L’équipe de la police d’Orléans est redoutable dans la répression, pour plusieurs affaires. Elle collabore avec les Allemands, pour qui elle publie des photos de suspects recherchés.

Par ailleurs, le GMR d’Orléans continue de faire du zèle fin 1943-début 1944.
Le 13-12-1943, il intervient avec les policiers du Cher et les gendarmes....

IV. 1944 : la répression française se radicalise.

Pas en quantité, mais dans les formes, avec une certaine fascisation, avec la milice.

1. La milice.

Elle est créée en 1943 par Joseph Darnand. Pas armée au début, elle l’est courant 1943.
D’emblée, son discours est violent.
Rapidement, elle rassemble contre elle la Résistance, l’opinion publique, et suscite l’hostilité des polices traditionnelles.

Les membres de la milice sont détenteurs de cartes de membres :
-  Carte bleue : les civils masculins.
-  Carte rose : les civils féminins.
-  Carte verte : la Franc-Garde : le bras armé de la milice, encaserné et entraîné.

En 1944, Joseph Darnand devient secrétaire d’Etat au maintien de l’ordre, et la milice investit les structures de l’Etat.
Ainsi, à Orléans, le chef de la police judiciaire est remplacé par un milicien en mai 1944.

Par ailleurs, Darnand multiplie les lettres de menace cotre les polices « classiques », jugées trop molles…

Du point de vue judiciaire, une nouvelle juridiction d’exception est créée le 20 février 1944 : les cours martiales.
En sont membres dans le Cher 3 miliciens anonymes, qui jugent sans possibilité de recours. L’accusé n’a pas d’avocat. Les cours martiales n’acquittent pas ! Il arrive que des condamnés à mort soient exécutés sans délai.

Et dans la région ?
La milice compte 50 adhérents dans l’Indre.
Et 253 dans le Cher sud ! Dont 107 francs-gardes. Ce qui est énorme !
Pourquoi ?
La milice est en partie issue de la Légion Française des Combattants, très implantée dans le sud du Cher, dont une majorité rejoint les rangs de la milice.
D’ailleurs, le seul régiment militaire français autorisé par les Allemands, concession au maréchal Pétain, « le 1er régiment de France », installé à Dun sur Auron, à Saint-Amand et au Blanc est infiltré par la milice.

Les gendarmes locaux s’inquiètent de l’activisme de la milice, qui mène ses propres enquêtes. Et qui est très répressive à un moment où police et gendarmerie s’amollissent.

2. Les violences de l’été 44.

Le poids de la milice s’accroit, on parle même de « l’Etat milicien ». Illustration à Saint-Amand, soumise au milicien et sous-préfet auto-proclamé Joseph Lécussan.

La milice y commet plusieurs crimes : ainsi, un médecin juif est assassiné en représailles à l’assassinat de Joseph Henriot.
En juillet 1944, 71 personnes juives sont raflées, 36 seront massacrées, c’est la tragédie des puits de Guerry.

Contre les maquis du Cher, la milice opère rarement en frontal : elle infiltre le maquis, puis l’attaque. Ou transmet les informations aux Allemands.

3. Dans le Cher nord, la milice est créée avec retard : le 1er janvier 1944. Son chef est Thévenot.

Elle compte peu d’adhérents, mais ils sont actifs.
Le 2-7-1944, les GMR et l’intendant de police, milicien, d’Orléans recherchent et arrêtent des maquisards à Allogny.

V. Y a-t-il eu épuration à la Libération ?

1. La gendarmerie : certains gendarmes sont arrêtés par des maquisards. Ils sont internés dans des camps avec les collabos.

Mais l’armée les libère, et mène sa propre épuration. Quelques uns sont épurés : ex : un capitaine dans l’Indre. Quelques officiers sont inquiétés dans le Cher.
Mais le sujet reste encore mal connu.

2. La police.

Les membres du service régional d’Orléans sont jugés. Mais les dossiers des cours de justice d’Orléans à la Libération restent à étudier.

Au niveau des polices municipales, il n’y a pas de fortes condamnations.
Finalement, beaucoup de policiers recrutés sous Vichy restent en place et continuent leur carrière !

Conclusion :

Vichy a joué un grand rôle dans la répression sous l’occupation, dès le début de la période, puis en collaborant avec l’Allemagne.

Les préfets, au rôle accru, ont joué un rôle très actif.

La répression a été très forte dans le Cher, c’est lié à l’implantation communiste dans le département.

Notes :

(1) Jacqueline Viollet, Au service de l’Allemagne, partis et groupements nationaux dans le Cher pendant la seconde guerre mondiale. DEA, 1990.

(2) En novembre 1942, le 1er régiment d’infanterie devra se dissoudre, et remettre ses armes lourdes. Jusque là, les militaires étaient attentistes, certains vont entrer dans l’ORA : Organisation de Résistance de l’Armée, en particulier le commandant de l’unité, le colonel Bertrand.
Le SD allemand fera des arrestations préventives parmi les militaires, suspectés d’aider la Résistance ou de lui fournir des cadres.

Bibliographie :

La Résistance dans le Cher, 1940-1944, collectif, édité par l’association des Amis du Musée de la Résistance et de la Déportation de Bourges et du Cher et le CDDP du Cher.

320 pages. Traite de sujets bien plus large que son titre ne le sous-entend : il couvre en fait l’histoire du Cher entre 1939 et 1945. Il comprend de nombreux documents, une chronologie détaillée, une bibliographie, un index des noms propres, une table des sigles et des abréviations.

C’est LE livre de référence sur le Cher sous l’occupation.

Compte-rendu réalisé pour le Musée de la Résistance et la Déportation du Cher, Bourges.
Catherine Poncelet, professeur relais.

PS : Jean-Louis Laubry est l'auteur de "La répression politique en province (1919-1949) : l’exemple du Berry". DEA, 1995.

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